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Télétravail: la marche forcée se heurte à l'épuisement des salariés et à l'impatience des entreprises

Image d'illustration - 60% des 18-24 ans jugent le télétravail moins efficace selon un sondage Odoxa réalisé début mars.

Image d'illustration - 60% des 18-24 ans jugent le télétravail moins efficace selon un sondage Odoxa réalisé début mars. - Linday Reul- Flickr-CC

L'augmentation du télétravail pour lutter contre la propagation du virus est un des leviers de la lutte contre l'épidémie. Mais entre des salariés épuisés par l'isolement et des entreprises en quête de stabilité, la montée en puissance est difficile à assurer.

La fatigue s'installe du côté des salariés. Les uns après les autres, les récents sondages montrent une forme de lassitude pour le travail à distance, dans un contexte général déjà dégradé pour les Français. Début mars, un sondage Odoxa réalisé pour BFM Business et Saegus mettait ainsi en lumière le ras-le-bol particulièrement sévère chez les 18-24 ans. 60% d'entre eux le jugent moins efficace, 52% estiment que la charge de travail est plus importante et surtout une écrasante majorité (82% de cette tranche d'âge) ressentent le besoin de retourner en présentiel.

Une autre étude, réalisée par OpinionWay pour le cabinet Empreinte Humaine se montre encore plus alarmiste. Près d'un salarié sur deux (45%) se dit en détresse psychologique, le taux de dépression est passé de 21 à 36%. Le télétravail, trop monotone avec ses règles finalement trop floues, est directement visé.

Pourtant, le télétravail est bien une des armes du gouvernement pour tenter d'endiguer la vague du Covid-19 qui frappe durement plusieurs régions dont l'Ile-de-France. La mise en place de plans d'action a été demandée par le gouvernement aux préfets dans ces départements pour favoriser le recours au télétravail. "Un jour de télétravail, c'est un jour de gagné contre l'épidémie", assurait encore Amélie de Montchalin, ministre de la Transformation et de la Fonction publiques sur BFMTV.

Et pour forcer la main de certaines entreprises, accusées de ne pas jouer le jeu, l'exécutif a sorti de son chapeau un nouveau protocole sanitaire pour le déjeuner : être seul à table dans les cantines ou prendre un panier repas pour manger devant son bureau. De quoi décourager un peu plus ces moments de réunion mais aussi plomber un peu plus le moral des salariés.

Décrié depuis plusieurs mois par le patronat, le télétravail n'a plus vraiment la cote chez les syndicats.

C'est une décision de santé publique mais il faut faire attention que les salariés n'en subissent pas les conséquences, explique Béatrice Clicq, secrétaire confédérale de Force ouvrière, en charge de cette question. Nous avons beaucoup de remontées des salariés sur des cadences dures, des dépassements d'horaires, une perte de repères dans le temps." Et de trancher: "certains salariés ne veulent plus télétravailler".

Des entreprises en quête de stabilité

"Aujourd'hui, on estime qu'il y a 14% de gens en plein télétravail", explique Benoît Serre, vice-président délégué de l'Association nationale des directeurs des ressources humaines (ANDRH), invité vendredi dernier sur BFM Business. Un pallier "qu'on n'arrive pas à dépasser" même si le télétravail partiel augmente ces dernières semaines. "Il y a une marge de progression mais les conditions de télétravail ne sont pas du tout les mêmes" que lors du premier confinement. Ce qui devait être l'affaire de quelques semaines ou mois s'allonge dans le temps, surtout pour ceux qui vivent en famille dans de petites surfaces.

"Une forme de lassitude prévaut et il devient de plus en plus difficile aux employeurs de l'imposer" note d'ailleurs la Confédération des petites et moyennes entreprises (CPME). De nombreux salariés disent souffrir d'isolement et souhaitent retrouver les locaux de l'entreprise."

En pleine relance de leur activité, certaines sociétés rechignent aussi à renvoyer leurs salariés en télétravail.

Les entreprises trouvent le moyen d'organisation qui dégrade le moins leur capacité de production et qui prennent en compte la réalité vécue des gens sur un corps social qui est épuisé comme tous les Français", poursuit Benoît Serre.

En clair, les boîtes veulent désormais de la stabilité et cela passe notamment par un retour à la normale dans l'entreprise.

Plafond de verre?

Les appels à renforcer le télétravail et les sanctions pour les entreprises qui ne jouent pas le jeu se multiplient depuis le début de l'année mais n'influent qu'à la marge sur le taux effectif de télétravailleurs. Entre janvier et mars, le recours au télétravail n'a progressé que d'1% parmi les actifs pouvant facilement télétravailler, selon la dernière étude Harris Interactive commandée par le ministère du Travail. La même étude relève, en revanche, une dégradation des indicateurs sur le vécu du télétravail sur la même période: +4 points sur le sentiment d’isolement et +4 points sur le sentiment d’angoisse.

L'exécutif fait face à la même difficulté que pour la mise en place d'un confinement, écartelé entre l'impératif sanitaire et l'économie. Cette fois, comment réconcilier télétravail et santé psychique, deux phénomènes désormais difficile à accorder pour de nombreux salariés? Revoir les conditions de travail (temps de pause…) serait un bon début. Pour se souvenir que le travail à distance, mis en place en urgence dans les entreprises lors du premier confinement, n'est pas encore du télétravail. Plutôt une ébauche.

Thomas Leroy Journaliste BFM Business