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Pourquoi le Nobel d'économie ne va pas forcément à un économiste

Daniel Kahneman, lauréat du prix Nobel en 2002, est pourtant psychologue et non pas économiste.

Daniel Kahneman, lauréat du prix Nobel en 2002, est pourtant psychologue et non pas économiste. - Craig Barritt - AFP

Le prix Nobel d'économie est décerné à un personne dont les travaux académiques ont fait avancer la discipline. Par le passé, des lauréats ont ainsi obtenu le Graal, alors qu'ils étaient psychologue, chercheur en sciences politiques ou encore mathématicien.

Un prix Nobel qui n'en est pas vraiment un. Ce lundi sera décerné le prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d'Alfred Nobel, appelé communément prix Nobel d'économie alors que cette discipline ne figurait pas dans le testament de l'inventeur de la dynamite.

Comme chaque année, plusieurs économistes de renom peuvent prétendre à ce Graal. Clarivate Analytics, une société spécialisée dans l'information sur la recherche académique, met à jour chaque année une liste de lauréats potentiels. Parmi eux, deux français: Philippe Aghion, professeur au Collège de France et à la London School of Economics, connu pour ses travaux sur les déterminants de la croissance, et Olivier Blanchard, ancien chef économiste du FMI, actuellement à l'Institut Peterson, qui a notamment mis en évidence les phénomènes "d'hystérèse", expliquant la persistance d'un chômage élevé. Ce ne sont évidemment pas les seuls. Robert Barro (Harvard), Paul Romer (Stanford), deux experts de la croissance économique, ou encore Douglas Diamond (Université de Chicago), connu pour ses travaux sur les faillites bancaires, sont cités parmi les favoris.

Un long processus

Dans tous les cas, le gagnant sera désigné au bout d'un long processus. En effet, dès septembre de l'année précédente (septembre 2016 donc pour ce prix 2017) un comité économique scientifique, constitué d'enseignants en économie (mais aussi pour l'un d'entre eux en "sciences cognitives") envoie des formulaires à différentes personnes qui vont ensuite proposer des candidats potentiels. Parmi elles, des membres de l'Académie royale suédoise des sciences, de la banque centrale de Suède (la plus vieille au monde), des anciens prix Nobel ou encore des universitaires de pays nordiques.

Ces personnes sont alors "invitées" à donner des noms de nobélisables, sachant qu'ils ne peuvent eux-mêmes se citer. Ils ont jusqu'au 31 janvier pour faire leurs propositions. Entre 250 et 300 noms sont généralement fournis. Le comité scientifique mène ensuite des consultations auprès d'experts (de mars à mai) puis écrit (de juin à août) et envoie un rapport (en septembre) avec des recommandations à la section économique de l'Académie royale suédoise des sciences. "Le comité fait une proposition mais à la fin c'est l'académie qui décide", explique ainsi Peter Englund, ancien secrétaire du comité, de 2002 et à 2013, dans une FAQ.

La section économique de l'Académie royale suédoise des sciences va ainsi se réunir deux fois avant de désigner le vainqueur par un vote à la majorité, début octobre. Vote qui est "final et sans appel", indique le site de l'Académie. Précisons par ailleurs que les personnes participant à ce processus sont tenues de garder le contenu de leurs débats secrets pendant 50 ans.

Psychologues et mathématiciens

Et à la fin il ne reste pas forcément un économiste. Car le prix vient avant tout récompenser des travaux qui font avancer la recherche économique. Or, comme le souligne le blog du New York Times Economix, "l'économie moderne est une science qui a tendance à déborder sur beaucoup de disciplines (et réciproquement, NDLR)".

En 2009, Elinor Ostrom, la première et seule femme à avoir obtenu le prix Nobel d'économie n'était ainsi pas une économiste mais une chercheuse en sciences politiques. Mais ses travaux sur la gestion des "biens communs" (comme les ressources naturelles) ont eu un impact significatif en économie.

Sept ans auparavant, le prix était allé à un psychologue israëlo-américain, Daniel Kahneman. Ce dernier avait notamment démontré par ses recherches que nous avons tendance à accorder deux fois plus d'importance aux pertes qu'aux gains, expliquant ainsi l'aversion au risque. Ses travaux et sa consécration ont permis de développer considérablement l'économie comportementale.

Dernier exemple: en 1994 l'un des lauréats n'était autre que John Forbes Nash, un mathématicien qui n'était pas passé loin d'obtenir la médaille de Fields (le plus haut prix académique pour un mathématicien). Nash fut récompensé pour ses travaux portant sur la "théorie des jeux". Une illustration simple est visible dans le film A Beautiful Mind (Un homme d'exception en VF) adapté de la biographie éponyme.

John Forbes Nash (joué par Russel Crowe), alors étudiant, donne lui-même cet exemple. Lui et quatre de ses amis discutent dans le café de l'université, quand surgit une magnifique fille blonde, au milieu de cinq brunes. Les cinq amis veulent aller draguer les filles, mais tous n'ont en fait d'yeux que pour la blonde. Nash réfléchit alors et se rend compte qu'aucun d'eux ne repartira accompagné. Car "tous vont vouloir la blonde et vont se disputer" au point qu'elle les délaissera. "Nous allons nous rediriger vers ses copines mais aucune ne voudra de nous car personne n'aime être le 'second choix'", raisonne-t-il. Il propose alors à ses compères de "coopérer" pour que chacun aille voir une brune et évite ainsi de créer cette "guerre" qui ne ferait que des perdants (sauf la blonde en fait).

Julien Marion