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Pourquoi la croissance est 4 fois plus forte au Luxembourg qu'en France 

Le Luxembourg affiche une insolente croissance

Le Luxembourg affiche une insolente croissance - Emmanuel Dunand - AFP

Le Grand-Duché affichait en 2016 une croissance de 4,2%. Un chiffre qui n'a rien d'exceptionnel pour ce petit pays réputé pour son puissant secteur financier. Explications.

Il s'agit du véritable champion de la croissance européenne. Le Luxembourg a affiché en 2016 une hausse de son PIB de 4,2% encore meilleure que celle de 2015 (4%). Seule l'Irlande en Europe a fait mieux avec 5,2%. Mais le cas de l'île d'émeraude est singulier dans la mesure où elle rattrape à la vitesse grand V ses années perdues à cause de la crise.

Vue de France, la croissance luxembourgeoise paraît pour le moins impressionnante. L'Hexagone a vu son PIB croître de 1,1% l'an passé. Et les Français n'ont pas bénéficié d'une croissance comparable à celle de ces voisins depuis… 1989. Pour autant, ces 4,2% ne sont pas exceptionnels dans un pays où la croissance dépasse très régulièrement les 4%. Sur la période 2000-2007, elle était en moyenne de 5%. Elle s'est élevée à 4,4% sur ces quatre dernières années et la Commission européenne prévoit grosso modo la même chose pour 2017 et 2018 (4,3% et 4,4%).

"Nous sommes sur un cycle haut", juge (quand même) Carlo Thelen, économiste et directeur général de la chambre de Commerce du Grand Duché du Luxembourg. Il relativise aussi les performances économiques du pays:

"En France si l'on ne prenait que la ville de Paris, la croissance serait bien supérieure à celle de l'ensemble du pays. Mais comme la France est un grand pays, il existe des régions où le taux de croissance est bien moins dynamique. Le Luxembourg, lui, est tellement petit qu'il s'agit presque d'une grande ville de 600.000 habitants avec un poids de l'économie qui est complètement disproportionné par rapport à sa taille", développe-t-il.

Champions nationaux

Le Luxembourg dans son ensemble bénéficie ainsi du dynamisme d'une grande ville qui est aussi une grande place financière. Mais il jouit aussi de la présence de grands acteurs internationaux dans l'industrie. Parmi eux, le géant des satellites SES, rival d'Eutelsat, le mastodonte des médias RTL Group ou encore Arcelor.

Si ce dernier a été racheté en 2006 par l'indien Lakshmi Mittal, son siège ainsi que sa plus grande usine (4.000 employés) est toujours présent dans le Grand Duché. "Nous avons le taux d'emploi dans la sidérurgie par habitant le plus élevé au monde", souligne ainsi Carlo Thelen

Le dynamisme du Luxembourg s'explique aussi par sa capacité à attirer des grands groupes qui se servent du Grand-Duché comme d'une porte d'entrée vers l'Europe. "Nous connaissons bien la culture des sociétés germanophones et francophones et évidemment les grandes entreprises présentes ne sont pas là pour le marché local mais avant tout pour exporter, notamment dans le secteur des services aux entreprises. Elles choisissent alors notre pays car il offre une bonne stabilité politique, d'excellentes infrastructures, un écosystème compétitif et une importante cohésion sociale", développe Carlo Thelen.

Une grande ouverture au monde

Difficile aussi d'évoquer les atouts du Luxembourg sans parler du régime fiscal. "Ce n'est pas l'argument clef et il se combine avec les autres éléments" assure Carlo Thelen qui ajoute que le Luxembourg "n'est pas un paradis fiscal".

Le Luxembourg a énormément utilisé le principe du rescrit fiscal, une pratique légale qui permet d'accorder d'importants avantages fiscaux à une entreprise, voire une imposition quasi-nulle, comme cela était le cas d'Apple en Irlande. En novembre 2014, les Luxleaks avaient révélé que le pays avaient passé des accords avec 340 multinationales (Amazon, Ikea, Pepsi…). La Commission européenne a tapé du poing sur plusieurs dossiers (Fiat en 2015, Engie en 2016). Depuis le Grand Duché tente de faire amende honorable, ayant notamment adopté une directive d'échange d'informations sur les rescrits fiscaux.

La grande ouverture à l'international du Luxembourg (le deuxième pays le plus ouvert au monde après Singapour) n'est pas sans risque. "Lorsque le commerce international repart, notre croissance accélère fortement, mais notre dépendance à l'international rend aussi notre économie très volatile", explique Carlo Thelen. Il suffit de jeter un œil à l'évolution de la croissance française et luxembourgeoise pour s'en rendre compte.

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- © Source Banque Mondiale

Vers de nouveaux secteurs

Autre limite du modèle économique luxembourgeois: même si l'industrie est très présente dans le pays, le poids de la finance y est tellement énorme que le Grand Duché reste dépendant de ce secteur. "Si l'on compte les effets directs et indirects, la finance représente autour de 40% des recettes fiscales du pays. Mais il est normal pour un petit pays de se concentrer sur ses points forts, nous n'aurons jamais une économie diversifiée comme l'Allemagne ou la France. Et nous essayons de diversifier ce secteur avec différents piliers: gestion de fortune, fonds d'investissement, assurance, réassurance, Fintech…", souligne Carlo Thelen.

Le Luxembourg cherche aussi à limiter sa dépendance à la finance en explorant de nouveaux relais de croissance. Le pays a ainsi mandaté le célèbre économiste Jérémy Rikfin pour mener une étude sur une stratégie économique basée sur sa fameuse troisième révolution industrielle avec pour appuis les technologies de l'information et de la communication, les énergies renouvelables, et les transports. Par ailleurs, le Grand Duché a décidé d'être l'un des pionniers du "space mining", c'est-à-dire l'exploitation de minerais et de ressources contenus dans les astéroïdes, et qui peuvent valoir très cher. Ainsi le pays qui a construit sa prospérité en explorant les mines au XIXe siècle va finalement faire la même chose…dans l'espace.

Une terre de travailleurs étrangers

L'une des raisons qui explique aussi la vitalité de l'économie Luxembourgeoise est la main d'œuvre étrangère. 75% des personnes sur le marché de travail sont soit des résidents étrangers soit des travailleurs frontaliers. Ces derniers représentent pas moins de 164.000 personnes dont la moitié sont des Français. "Le business model du Luxembourg ne pourrait pas fonctionner sans la main d'œuvre étrangère", assure Carlo Thelen. Cet afflux de main d'œuvre gonfle artificiellement par ailleurs le PIB par habitant, puisque les frontaliers participent à la richesse du pays sans pour autant y résider. Pour cette raison notamment, Statec, l'office statistique luxembourgeois, préfère raisonner en revenu national brut par habitant. Un chiffre qui reste toutefois très élevé. Ainsi le PIB par habitant est 150% plus élevé que la moyenne de la zone euro par habitant contre 80% pour le RNB. Mais au-delà du PIB, les Luxembourgeois sont effectivement riches. Selon un récente étude de la Banque centrale du Luxembourg, le patrimoine moyen net des habitants du Grand Duché s'élevait en 2014 à 768.400 euros et la médiane était à 437.500 euros. À titre de comparaison, en France, le patrimoine net moyen s'élevait à 236.000 euros début 2015, selon l'Insee, le médian à 113.900 euros.