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Pourquoi la Chine n'a plus besoin de 8% de croissance

La Chine devrait connaître une croissance inférieure à 7% du PIB cette année

La Chine devrait connaître une croissance inférieure à 7% du PIB cette année - Go Chai Hin - AFP

INTERVIEW- La Chine connaît actuellement un net ralentissement de sa croissance. Un phénomène logique qui n'enlève rien à la puissance du pays, selon Christian Déséglise, spécialiste des marchés émergents chez HSBC.

La Chine s'essouffle-t-elle? La deuxième puissance économique au monde devrait connaître une croissance de 6,8% cette année selon le FMI, bien éloignée des performances des années 2000 lorsque Pékin affichait des taux à deux chiffres. Y a-t-il une véritable panne de croissance ou est-ce un mal nécessaire? Eléments de réponse avec Christian Déséglise, cadre dirigeant responsable de la division banques centrales chez HSBC et Professeur marchés émergents à l'Université de Columbia. 

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- © HSBC

>La croissance de l'économie chinoise connaît actuellement un ralentissement prononcé. Le FMI table sur 6,8% pour 2015. Jusqu'où peut-elle chuter?

Cela n'ira sans doute pas beaucoup plus bas ni beaucoup plus haut non plus. Une des raisons pour laquelle la Chine a longtemps eu besoin d'une croissance forte -de l'ordre de 8%- est qu'avec seulement 1%, la Chine générait de l'ordre de 1,5 million d'emplois. Avec 8%, elle a pu créer suffisamment de postes pour absorber l'exode rural. Les autorités avaient besoin de ce taux impressionnant pour préserver l'ordre et la stabilité sociale.

Désormais c'est moins l'industrie manufacturière et davantage les services qui tirent l'économie du pays. Or ce secteur a besoin de davantage de main d'œuvre. Donc avec 1% de croissance aujourd'hui on crée plus d'emplois que par le passé.

> Quel est alors le "bon" taux de croissance pour la Chine?

Au fur et à mesure que la Chine va devenir mûre d'un point de vue économique, la croissance sera moins élevée. Et les autorités, je pense, se satisferaient d'une croissance de l'ordre de 7%. Il ne faut pas que ce soit trop faible non plus car sinon cela peut créer des troubles sociaux. A l'inverse, une croissance trop élevée pourrait générer des problèmes de capacité ou de surinvestissement.

En France, on dit que la croissance ne se décrète pas. En Chine, la façon dont l'économie est commandée donne pas mal de leviers pour manœuvrer plus facilement l'économie. Si jamais la croissance économique baisse trop, les autorités peuvent faire une politique plus accommodante en facilitant les prêts d'accession à la propriété ou encore lancer des programmes d'infrastructures.

> La fiabilité des statistiques chinoises est souvent remise en cause. Quel crédit leur accorder?

Il y a une transparence assez faible, il est vrai. Mais même si les grandes statistiques doivent être prises avec des pincettes, il y a toute une batterie d'indicateurs, telles que la consommation d'électricité, de cuivre ou de matières premières, qui permettent d'avoir une assez bonne visibilité sur la croissance. Et on est pas très loin des statistiques officielles.

> Le FMI voit la croissance indienne dépasser celle de la Chine dès cette année. Est-ce durable?

La Chine a aujourd'hui un PNB par habitant qui est de l'ordre de de 7.000 dollars par tête. C'est donc un pays à revenu moyen. Or pour ces pays il est très difficile et pas forcément sain de croître à un rythme de 6-7%. L'Inde a elle un revenu par tête inférieur à 2.000 dollars c'est-à-dire que c'est un pays vraiment très pauvre. Il lui suffit d'injecter un peu plus de savoir-faire, un peu plus de capital, de faire des réformes de structure pour que la croissance puisse vraiment aller très vite.

Un pays très pauvre a ainsi juste besoin de jouer au "catch up", c'est-à-dire qu'il rattrape technologiquement les pays développés. En plus il y a une transition entre les populations occupées dans l'agriculture qui deviennent des populations employées dans l'industrie et sont alors beaucoup plus productives. L'Inde a ainsi le potentiel pour dépasser la Chine.

Sa capacité à tenir dans la durée va néanmoins dépendre des réformes structurelles. Et sur ce point, le gouvernement Modi va dans la bonne direction avec une très bonne coordination entre la politique monétaire et budgétaire ainsi que tout un ensemble de réformes de structures qui sont en train d'être mises en place.

>Le rééquilibrage de la croissance chinoise vers la demande intérieure marche-t-il?

Ils y arrivent plus ou moins. Leur objectif est de faire en sorte que la croissance soit plus soutenable. Ce n'était pas le cas dans les années 2000 où elle était devenue insoutenable car trop tirée par les investissements notamment dans tout ce qui est immobilier ou capacités manufacturières. A tel point que les taux de rendement des investissements chinois étaient devenus pratiquement négatifs. C'était du capital jeté par les fenêtres.

Ils avaient donc vraiment besoin de réformer l'économie pour que l'utilisation du capital soit plus productive et que la demande domestique augmente, les exportations devenant plus difficile en raison de la crise aux Etats-Unis et en Europe. Aujourd'hui ils ont encore besoin d'investir dans les infrastructures, notamment dans les provinces non côtières. Ils ont aussi besoin de développer la demande intérieure. Tout un ensemble de réformes ont été mises en place avec un succès mitigé.

Mais je pense qu'ils vont continuer dans cette direction. Aujourd'hui la croissance de la consommation augmente mais pas suffisamment vite. Il y a encore beaucoup de réflexes et d'incertitudes à consommer qui obèrent l'appétit de consommation.

> Dans le classement Forbes paru mardi, les quatre plus puissantes entreprises au monde sont des banques chinoises. Qu'est-ce que cela signifie?

Ces quatre principales banques s'appuient sur un marché intérieur énorme et ont des bilans considérables. Ce qui montre la puissance économique et financière considérable du pays. Aujourd'hui la Chine c'est 2,5 fois le Japon en termes de PNB, 60% des Etats-Unis. En termes de capacités de frappe, les réserves internationales sont de 3.800 milliards de dollars. En plus cette puissance financière est commandée par le centre. Les Etats-Unis ont puissance de frappe énorme mais morcelée. Le gouvernement américain ne décide ainsi pas de tout. Là Pékin a des leviers qui sont phénoménaux.

> Comment la France peut saisir les opportunités qu'offre encore l'économie chinoise?

Il faut être assez agressif car le monde entier est en train d'essayer de les saisir. Il faut bien repérer où sont ces opportunités. La Chine a d'importants programmes d'investissements en infrastructures (plus de 4.000 milliards de dollars sur la période 2010-2020, selon la banque de développement asiatique, ndlr). Ce sont littéralement des centaines de milliards de dollars qui vont être dépensés dans ces programmes. Je ne conçois que les grandes entreprises françaises que ce soit d'énergie, de construction ou de génie civil, ne soient pas associées.

C'est d'ailleurs pour des raisons commerciales que la France a décidé de faire partie de la banque asiatique d'investissement pour les infrastructures. Elle voulait avoir voix au chapitre.

>> Retrouvez toute l'actualité économique de la Chine dans l'émission Chine Hebdo de BFM Business

Propos recueillis par Julien Marion