BFM Business

Pourquoi l'Espagne et le Portugal peuvent dire merci à Draghi

Selon le FMI, la BCE a permis aux politiques de modération salariale de réussir

Selon le FMI, la BCE a permis aux politiques de modération salariale de réussir - Daniel Roland - AFP

La modération salariale paie. Les économistes du FMI ont, dans une étude, tenté de savoir si l'Espagne et le Portugal ont eu raison de jouer cette carte. Leur conclusion: cette stratégie n'a pas seulement profité a leur économie. L'ensemble de l'union monétaire a été gagnante, grâce à l'action de la Banque centrale européenne.

Faut-il baisser ou au moins modérer la hausse des salaires pour tenter de relancer la croissance? En France, le patronat a une réponse tranchée. En 2014, le président du Medef, Pierre Gattaz, avait ainsi prôné une modération salariale "de deux ou trois ans".

Les pays de la zone euro les plus durement frappés par la crise (Espagne, Portugal Grèce et Irlande) ont eux complètement franchi le pas depuis 2010. Ne pouvant dévaluer leur monnaie puisqu'ils appartiennent à la zone euro, ils ont ainsi diminué ou fortement modéré les salaires dans le but de dynamiser leur compétitivité et leur croissance. C'est ce que les économistes appellent "la dévaluation interne".

Ces politiques se font toutefois au prix d'importants sacrifices pour les habitants de ces pays et leur pouvoir d'achat. Sont-elles au moins efficace? C'est la question que se sont posés plusieurs économistes du Fonds Monétaire International (FMI) dans une étude publiée le 17 novembre dernier.

A partir d'un modèle statistique englobant 11 pays européens de la zone euro, les auteurs de l'étude ont simulé diverses scénarios. Ils ont d'abord regardé ce que donne une réduction de la croissance des salaires de 2% sur deux ans dans un seul des pays de la zone euro. Ils ont ensuite fait de même dans le cas où tous les pays en difficulté de la zone euro (Espagne, Grèce, Portugal, Irlande et Italie) appliquent ces politiques. La conclusion principale de leur étude est simple: ces "dévaluation internes" ne fonctionnent que si la politique monétaire devient plus souple et donc que la Banque centrale européenne agit de pair.

Des vents contraires

Venons-en au détail des résultats. Lorsqu'un pays réduit la hausse des salaires de 2%, il fait face à des vents contraires. Certes sa compétitivité est dopée par la baisses des coûts salariaux et lui permet d'exporter davantage. Mais en même temps la demande domestique est, elle, tirée vers le bas. Car la modération salariale, en plus de juguler le pouvoir d'achat, peut limiter l'inflation, voire même provoquer une déflation (baisse des prix). Les ménages voient alors leur endettement réel augmenter, ce qui les incite encore moins à consommer.

Néanmoins lorsqu'un seul pays mène une politique de "dévaluation interne" tout va bien. Selon les auteurs, le PIB du pays progresse de 1% dans l'année qui suit la mise en place de ces mesures, et de 2% l'année d'après.

Les choses se compliqueraient en revanche si toutes les économies en difficulté de la zone euro (soit 30% du PIB de l'union monétaire) décidaient d'agir de la sorte. Dans ce cas de figure, l'effet est encore positif pour les pays en question. Mais les bénéfices sont réduits: les gains apparaissent deux fois moins importants (1% de hausse du PIB la troisième année, contre 2% pour un pays seul).

Surtout ces politiques ont alors des retombées négatives sur les six autres pays qui voient, eux, leur PIB amputé de 1,25%, la troisième année. Ce pour une raison très simple: les pays qui ont modéré les salaires voient leurs citoyens limiter leur consommation et achètent donc moins aux autres pays européens qui n'ont pas fait de "dévaluation interne". De plus, comme ils sont plus compétitifs, ces pays en difficulté prennent des parts de marché à leurs voisins.

L'importance de la BCE

Au final l'impact s'est révélé globalement négatif pour l'ensemble des pays de la zone euro. Mais ceci ne tient pas compte de la Banque centrale européenne (BCE). Si celle-ci réduit ses taux directeurs, la donne change complètement et le bilan devient positif dans la zone euro. Car l'action de la BCE se traduit par une baisse des taux d'intérêt qui permet de redynamiser la demande de tous les pays et, ainsi, de contrebalancer les effets négatifs de la modération salariale chez tout le monde.

Le FMI explique toutefois que la banque centrale peut se retrouver dans une situation où ses taux directeurs sont à 0. Il lui reste alors une solution: mener une politique de "Quantitative Easing (QE)", c'est-à-dire un vaste programme de rachat de titres sur les marchés, qui va lui permettre de continuer à faire baisser les taux d'intérêt alors que ses taux directeurs ont déjà atteint le plancher.

Les auteurs montrent alors que cette action peut faire baisser les taux d'intérêt de 0,5%. Dans ce cas, la hausse du PIB devient plus forte chez les pays en difficulté (elle passe de 1 à 1,5% la troisième année). Et, surtout, la baisse devient beaucoup moins prononcée chez les autres pays (de -1,25% à -0,25%, la troisième année). Au final, l'effet est globalement positif pour la zone euro.

Le coup de pouce de Draghi

Or ce dernier scénario correspond en fait à la situation dans laquelle la Banque centrale européenne s'est retrouvée début 2015. Ses taux d'intérêts étaient proches de 0% (0,05% depuis septembre 2014). En janvier son président Mario Draghi a alors annoncé un "quantitative easing", consistant en des rachats de titre sur les marchés de 60 milliards d'euros par mois.

Faut-il en déduire que la BCE a donné un sacré coup de pouce à l'Espagne, la Grèce ou encore le Portugal? "Oui", répond Jörg Decressin, un des auteurs de l'étude, interrogé par mail par BFMBusiness.com, ajoutant toutefois qu' "elle a du coup également aidé les autres économies, telles que la France et l'Allemagne".

Si la BCE a donc assuré le succès de ces dévaluations internes, leur effet pourrait être encore plus fort si tous les pays mettent en place des réformes structurelles (libéralisation de certains marchés, réforme du marché du travail, etc…). Dans ce cas de figure, les auteurs démontrent que la zone euro, dans son ensemble voit son activité dopée de 1,5% la troisième année. Un moyen de légitimer les appels du pied du FMI, de la BCE ou encore de la Commission européenne qui n'ont cessé de réclamer des réformes structurelles aux Européens, et à la France en premier lieu.