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Pour comprendre la vie amoureuse, consultez un économiste!

Nous prenons dans notre vie sentimentale des décisions qui sont intuitivement très économique selon Tim Harford

Nous prenons dans notre vie sentimentale des décisions qui sont intuitivement très économique selon Tim Harford - stockpik.com - Flickr - CC

"INTERVIEW - Éditorialiste au Financial Times et sur la BBC, Tim Harford tente depuis 10 ans de vulgariser avec humour l'économie. Le Britannique nous explique pourquoi chacun doit s'y intéresser et assure que nos émotions nous guident parfois vers des choix finalement très économiques.  "

"L'économie est un jeu d'enfant". Voilà ce que nous promet Tim Harford dans son ouvrage (*) publié en français en février. Depuis 10 ans, l'éditorialiste multi-primé (il a notamment remporté en 2006 le prestigieux prix Bastiat, récompensant les journalistes économiques) du Financial Times et de la BBC a fait de la vulgarisation économique son credo.

Dans ses livres, il utilise des images amusantes pour démystifier des concepts obscurs. Il décrypte ainsi le système monétaire via le marché du baby-sitting ou affirme que Henry Ford a inventé le chômage pour mieux nous expliquer la théorie du salaire d'efficience.

De passage à Paris, il nous explique pourquoi nous devons tous nous intéresser un minimum à cette matière parfois rebutante mais ô combien fascinante qu'est l'économie. Interview.

(*) L'économie est un jeu d'enfant, Tim Harford, Presses universitaires de France, 27 euros

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- © Fran Monks - Flickr

> Selon vous, est-ce que l'économie est quelque chose de simple?

Tim Harford: Je crois que c'est une science qui peut l'être mais qui, dans le sens commun, ne l'est pas. Beaucoup de choses peuvent être contre-intuitives ou surprenantes. Et en ce sens beaucoup de gens font des erreurs basiques en pensant à la façon dont les économistes travaillent. Mais je considère aussi qu'il doit être possible d'expliquer l'économie. C'est pourquoi je recherche toujours des moyens simples et drôles pour illustrer des idées économiques. Cela peut être la façon dont on gère une économie dans une prison, comment on achète son café. Bref, toutes les façons d'expliquer une idée pour que les gens puissent s'en souvenir.

> Justement, avez-vous en tête une erreur que les gens font souvent?

T.H: La plus évidente concerne le marché du travail. Une idée fausse est qu'il y a un certain nombre d'emplois disponibles dans un pays et que les immigrés qui arrivent dans ce pays vont concurrencer les autres et ainsi créer du chômage. Cela semble complètement intuitif. Si vous regardez cela du point de vue de l'économiste vous vous dites 'pourquoi il y a-t-il plus d'emplois en France qu'au Luxembourg ou en Belgique?' La réponse est simple: parce qu'il y a plus de personnes dans votre pays que dans les autres.

Et vous vous rendez ainsi compte qu'il y a énormément d'emplois qui dépendent des personnes. Ainsi, si des travailleurs émigrent dans un pays, ils ne prennent pas forcément des emplois parce que vous avez d'autres postes qui se créent. Il faut construire des maisons, produire de la nourriture pour nourrir les nouveaux arrivants, il faut des bus pour les transporter, etc... Il est donc complètement faux de penser qu'il y a un nombre fixe d'emplois dans un pays et de croire que les immigrés créent du chômage.

> Avez-vous l'impression que l'économie a gagné en importance depuis la crise de 2008?

T.H: Ce n'est pas dû uniquement à la crise mais elle a évidemment joué un rôle. Depuis 2005 nous avons eu deux grandes phases. D'abord il y a l'émergence de l'économie "marrante" avec par exemple l'arrivée de Freakonomics et tout ce qui a trait au comportement, notamment les travaux de Dan Ariely ou Daniel Kannehman (Prix Nobel d'Économie en 2004, ndlr). Ces auteurs ont montré combien l'économie ou tout du moins son aspect psychologique est étonnamment présente dans notre quotidien. Et, ensuite, il y a eu la crise financière qui nous a fait comprendre que l'économie peut être drôle mais, aussi, être très sérieuse. La vie des gens dépend de l'économie. Et nous nous sommes rendus compte combien il était important de comprendre comment marche l'économie. Personnellement j'essaie de faire les deux: présenter des choses amusantes, comme l'économie du café, du speed dating, mais je parle aussi du commerce, de l'inflation.

>Je ne connais rien à l'économie. Pourquoi devrais-je m'y intéresser?

T.H: Parce que l'économie est partout autour de nous, que ce soit dans les embouteillages, ou dans le prix des objets que nous achetons. Toute notre société est liée à l'économie, nous vivons dans une ère économique. Si vous voulez comprendre quoi que ce soit dans notre monde, vous vous devez de comprendre l'économie. Et vous allez découvrir des choses surprenantes.

> Quelle est la première chose que je dois faire pour cela?

T.H: Tout d'abord, si vous avez une leçon économique à retenir c'est que tout a un coût. Tout ce que vous, moi ou le gouvernement faisons. Ce coût n'est pas forcément de l'argent, cela peut être votre concentration ou votre temps. Et aussi longtemps que vous n'avez pas en tête les autres options, vous ne pouvez pas évaluer les bénéfices et les coûts d'une décision. C'est donc la leçon d'économie la plus importante: tout a un coût.

> Est-ce que nous sommes tous des économistes sans le savoir?

T.H: Tout dépend du contexte. Il y a des décisions que les gens prennent et qui font intuitivement d'eux des économistes. Dans d'autres cas, ces décisions les desservent. Paradoxalement c'est lorsque nous prenons des décisions liées aux émotions que nous avons de bonnes intuitions d'un point de vue économique. Nous arrivons à déterminer aisément les coûts et les bénéfices notamment quand nous choisissons les personnes avec lesquelles nous voulons avoir une relation, ou lorsque nous voulons nous installer avec notre partenaire. Mais pour les sujets financiers (retraite, assurance) la décision devient abstraite et beaucoup de gens essayent de nous tromper. Nous faisons alors de terribles erreurs. Ainsi si vous voulez comprendre nos choix financiers, vous devez parler à un psychologue, mais si vous voulez comprendre nos vies amoureuses, vous feriez bien de consulter un économiste!

> Vous semble-t-il moins facile d'intéresser les Français à l'économie que les Américains ou les Anglais?

T.H: Je ne parle évidemment pas tous les jours aux Français mais j'ai l'impression que l'économie reste un sujet très important en France. Vous en parlez énormément. Peut-être les Français ont-ils une culture différente. Peut-être pensent-ils différemment l'économie. Mais ils prennent ce sujet très au sérieux. J'ai ainsi espoir qu'ils soient très intéressés par ce que j'ai à dire (il sourit).

> Que pensez-vous actuellement de l'économie tricolore?

T.H: L'économie française donne en quelque sorte une leçon aux théories qui prônent une économie extrêmement dérégulée et qui disent "moins le gouvernement est fort, mieux ça vaut". Vous regardez la France et vous voyez que les dépenses de l'État représentent 57% de l'économie. C'est énorme! Mais est-ce que l'économie française tourne? Clairement oui. Le PIB par habitant est à peu près le même qu'en Allemagne, au Royaume-Uni ou aux États-Unis. Ainsi, les théories qui nous disent que l'économie va s'effondrer si le poids de l'État est trop important sont clairement fausses.

> Est-ce que quelque chose vous fait rire dans notre économie?

T.H: Comme beaucoup d'Anglais, ce sont les grèves. Et, dernièrement, de voir les agriculteurs français bloquer leurs homologues espagnols à la frontière pour les empêcher d'exporter du vin bon marché. C'est incroyable! Vous vous dites 'mais le consommateur français a bien le droit d'acheter du vin espagnol s'il le veut, non?'. Mais j'imagine que si vous deviez rire de quelque chose concernant notre économie, cela aurait un rapport avec notre nourriture (il sourit).