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Les petits secrets du meilleur prévisionniste au monde

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- - Rafael Matsunaga - Wkimedia Commons - CC

"INTERVIEW- Christophe Barraud, docteur en Économie et chef économiste chez Market Securities à Paris, a terminé premier du classement Bloomberg des meilleurs prévisionnistes pour les statistiques américaines de 2012 à 2015, ainsi que pour les chiffres européens en 2015. Il nous explique comment faire une bonne prévision et quelles difficultés se posent."

Robert Lucas n'est pas le prix Nobel dont on parle le plus. Pourtant, comme le dit le site du gouvernement, l'influence de cet économiste très libéral n'a rien à envier à celle d'un John Maynard Keynes.

Cet élève de Milton Friedman est resté célèbre pour sa fameuse critique, formulée en 1976, qui, pour faire simple, dénonçait le fait que les prévisions économiques se basaient sur des données passées et ne prenaient pas en compte le fait que les ménages s'adaptent aux décisions politiques. 40 ans plus tard, la prévision économique est pourtant omniprésente. A-t-elle pris en compte cette critique? Plus largement, comment faire une bonne prévision?

Qui de mieux pour répondre à ces questions que Christophe Barraud, chef économiste chez Market Securities, élu quatre années de suite (de 2012 à 2015) meilleur prévisionniste par l'agence Bloomberg pour les statistiques américaines, ainsi que pour les données européennes l'an passé? Au passage, il glisse quelques conseils.

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La critique de Lucas vaut-elle encore aujourd'hui?

Christophe Barraud: Tout dépend du sujet des prévisions. Dans le cas des prévisions macroéconomiques de moyen et long terme, on ne peut effectivement pas se contenter des variables passées et il faut aussi prendre en compte la capacité d'adaptation des gens. Dans la réalité, la critique de Lucas est donc encore d'actualité pour ce type de prévision. Si on fait une prévision de croissance à un, deux ou trois ans, énormément de choses peuvent arriver.

Si l'on prend un pays comme l'Irlande, des réformes structurelles énormes ont été mises en place et il y a une capacité d'adaptation des agents difficiles à anticiper. Personne n'était ainsi en mesure de dire que le pays était capable de faire 7,8% de croissance l'an passé. Il était très difficile de le prévoir car la capacité d'adaptation est du ressort du qualitatif.

Quels outils faut-il prendre pour faire une prévision?

C.B: Cela dépend de l'horizon de la prévision. Dans mon cas, le classement de Bloomberg porte sur des chiffres mensuels. C'est un horizon de temps qui est court avec une incertitude moins élevée que sur un an. On sait quasiment tout ce qui s'est passé, on sait anticiper les chocs et on les voit arriver. Après pour prévoir un chiffre, la base d'un modèle c'est d'identifier tous les paramètres qui peuvent l'expliquer. Et je pense qu'il faut vraiment identifier les données clefs et ne pas tout mettre. Sinon les résultats vont être brouillés et on ne pourra extraire le meilleur de chaque variable, car l'une sera redondante de l'autre. Sur chaque indicateur j'en retiens ainsi 4-5.

Et à plus long terme, comme un an?

C.B: Cela devient beaucoup plus compliqué. Il y a généralement trois données qu'on essaie d'identifier: le PIB, l'inflation et le chômage. Pour un PIB on peut soit anticiper le chiffre final ou le faire par composante (consommation, investissement, exportations-importations, dépense publique). Mais à chaque fois vous devez anticiper un niveau de change moyen sur l'année, anticiper la politique fiscale, que ce soit pour les recettes-dépenses mais aussi voir s'il y a un changement de TVA par exemple. Et enfin le plus dur: prévoir la politique monétaire.

Et là où cela devient compliqué, c'est que, dans le cas des États-Unis, la Fed va fixer sa politique en fonction de ce qui se passe aux États-Unis mais aussi partout dans le monde. C'est pour cela que j'aurais tendance à dire que sur les années 2015, 2016, 2017 faire une prévision est très dur. Et avec l'élection présidentielle de 2016 c'est encore plus dur pour les États-Unis. Pour ces prévisions on peut néanmoins s'aider en regardant les anticipations des investisseurs sur les taux via des instruments financiers comme les forward.

N'a-t-on pas tendance en France à se focaliser sur les chiffres du chômage?

C.B: Si mais parce que le chômage est un chiffre qui traduit une réalité, ce que les gens ressentent au quotidien. Et d'autant plus parce que notre président a eu l'idée d'amener le débat là-dessus en affirmant que son mandat reposait sur le fait d'inverser la courbe. C'est donc forcément là-dessus qu'on va le juger.

Les suivez-vous vous-mêmes?

C.B: Pas forcément. Il y a trois types d'indicateurs économiques: les indicateurs retardés, coïncidants et avancés. Le chômage lui est un indicateur retardé. Or quand la croissance repart il y a une temporisation pour que les entreprises investissent, refassent des profits et, en troisième lieu, embauchent. Cela suppose un niveau de croissance minimum qui en France, selon moi est autour de 1,5%. Si on veut avoir une vision prospective de l'économie il faut donc regarder la demande, les carnets de commandes, les stocks. D'autant que, pour les interpréter, il faut lisser les chiffres du chômage sur six mois en raison de leur grande volatilité.

Les prévisions économiques ne tiennent souvent pas compte des événements extrêmes, comme le Brexit...

C.B: C'est souvent la critique qu'on peut faire dans les prévisions. On donne un scénario sans facteur extrême. Quand vous regardez le consensus de croissance sur la zone euro, on considère que le Brexit a une probabilité de 0. Et très peu de gens vont s'en détourner. Seulement quelques personnes vont se mettre en dehors du consensus. Car dans ce cas-là, si vous vous trompez, vous vous trompez seul. Et çà, chez certaines grandes banques, ce n'est pas tolérable. Ce qui explique pourquoi on vous donne souvent des fourchettes de prévisions très concentrées.

Qu'est ce qui fait un bon prévisionniste?

C.B: Il vaudrait mieux demander ce qui fait qu'une prévision est mieux construite. Globalement c'est un travail qui prend du temps, il faut pouvoir se concentrer sur une ou deux prévisions et ne faire que cela, ce qui n'est pas forcément le cas dans les banques. Quand j'ai commencé à travailler chez Dexia en 2009, on m'a affecté pendant deux ans uniquement aux indicateurs immobiliers américains. Savoir comment les données sont construites, à quelle période le sondage est fait, connaître la taille de l'échantillon, etc… C'est donc un vrai travail de fourmi.

Après, il faut vraiment rechercher toutes les sources de données qui permettent d'anticiper une variable. Là c'est un vrai travail de recherche sur Internet, dans la presse, un peu partout. Il vous faut ensuite construire le meilleur modèle possible. Vous devez en essayer plusieurs, ce qui, là encore, prend du temps. Et en identifier un qui permet de faire au moins mieux que le consensus. Personnellement, je suis en remise en cause permanente.

Ensuite il y a la dimension qualitative : aller au-delà du modèle et comprendre quels événements vont faire que le modèle ne marche pas. Pour l'emploi cela peut être une grève à la dernière minute. Et, pour le long terme, évaluer comme les gens vont réagir. Dans les données, on voit que les agents réagissent beaucoup plus vite aux États-Unis qu'en Europe. Enfin, ce que j'aime bien faire, lorsque je vois des prévisions qui sortent du lot, c'est comprendre pourquoi elles sortent du consensus. C'est toujours bien de regarder ce que font les autres.

Utilisez-vous des indicateurs économiques insolites?

C.B: Une chose que je regarde assez souvent et qui fait rire c'est l'impact de la météo. Un très bon météorologue bien harmonisé avec l'économie peut avoir un gros temps d'avance sur les autres. Sur tout ce qui est ventes au détail, immobilier, construction cela a un très grand impact. Cela peut paraître insolite mais aux États-Unis j'aime bien regarder le rapport mensuel sur le climat où l'on trouve le nombre de degrés supérieurs aux normales saisonnières.

Pour le reste, il y a des phénomènes isolés. Si vous regardez la Suède, qui est un pays qui va bien avec 3% de croissance, c'est une région où il y a des foodtrucks pour les chiens. Si vous avez ce genre de chose on peut se dire que l'économie va pas trop mal.

Votre thèse d'économie portait sur les paris sportifs. Quel lien faites-vous avec l'économie?

C.B: Ce qui est intéressant avec les paris en ligne c'est que l'on peut extraire des informations. Il existe des sites, généralement organisés comme des bourses, comme Betfair au Royaume-Uni, qui vous proposent de parier pour ou contre événement.

Le marché est petit mais représente quand même plusieurs centaines de milliers d'euros. Au final, des gens arrivent à exprimer une opinion qui est généralement plus neutre que dans le cas d'un sondage. Je peux ainsi dire que la probabilité d'un Brexit est de 38% car je le vois sur le site. J'avais regardé ces paris pour le référendum sur l'indépendance de l'Écosse, je le fais actuellement pour les élections américaines et le les avais aussi suivis lors du débat télévisé entre Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal, en 2007. Lorsque cette dernière a commencé à s'énerver sa cote s'est envolée et on pensait alors qu'elle avait perdu le débat à ce moment là.