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La France a-t-elle vraiment intérêt à suivre le modèle allemand?

Une visite d'Angela Merkel dans les locaux de Siemens à Amberg

Une visite d'Angela Merkel dans les locaux de Siemens à Amberg - Armin Weigel - AFP

INTERVIEW- Malgré sa récente petite baisse de régime, le modèle économique allemand continue de fasciner sa voisine française. A tort ou à raison? Christophe Blot, économiste à l'OFCE et co-auteur d'un ouvrage à paraître sur le sujet, livre des éléments de réponse.

Le contraste reste saisissant. Lundi 1er juin les (mauvais) chiffres du chômage français ont été publiés: 26.200 personnes sont ainsi venues grossir les rangs de Pôle emploi en avril. Le lendemain, l'office fédéral du travail allemand publie le taux de chômage outre-Rhin. Résultat: son niveau reste inchangé à 6,4%, soit un plus bas depuis la réunification.

Deux données qui rappellent combien les deux économies voisines connaissent des situations différentes et pourtant liées.

Le patronat ou certains dirigeants économiques français invitent souvent à s'inspirer du modèle économique allemand, qui pourtant semble accuser un peu le coup (0,3% de croissance au premier trimestre, soit moitié moins que la France).

L'Hexagone a-t-il dès lors raison de se focaliser sur son voisin allemand? Eléments de réponse avec Christophe Blot, économiste à l'OFCE et co-auteur de Faut-il suivre le modèle allemand?(*) à paraître le 10 juin.

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- © OFCE

Les dernières statistiques allemandes ont été plutôt mitigées. La locomotive germanique se grippe-t-elle?

Tous les indicateurs ne sont pas au vert, il est vrai. Mais je ne pense pas qu'il y ait de raison de s'inquiéter, car relativement à l'ensemble de la zone euro, la performance globale de l'Allemagne reste meilleure. La situation n'est pas parfaite, mais le pays a mieux résisté à la crise que ses voisins. Il ne faut pas oublier que l'Allemagne est aussi sensible à l’environnement et a donc été heurtée par la mauvaise dynamique de croissance dans la zone euro. Dans ces conditions, il est exceptionnel pour elle d'avoir réussi à réduire d'autant son chômage.

Justement, a l'impression que l'Allemagne bénéficie moins que ses voisins des conditions de la conjoncture (euro faible, prix du pétrole attractif)

C'est possible et cela s'explique assez aisément. L'Allemagne a regagné en compétitivité et a ainsi fermé son "output gap". C'est-à-dire que sa croissance actuelle est proche de sa croissance potentielle, ou tout du moins plus proche qu'un pays comme la France. Du coup l'Allemagne arrive sur un plateau de croissance, car son activité est repartie plus vite et plus tôt que celle de ses voisins. A l'inverse, la France comme l'Espagne accusent un retard de croissance et devraient ainsi connaître des chiffres plus forts en 2016.

Qu'est-ce que la France peut aujourd'hui envier à l'Allemagne?

Il est difficile de donner une réponse directe. Comme nous l'expliquons dans notre livre, il est compliqué de plaquer la situation d'un pays sur l'autre. L'Allemagne et la France sont proches et ont une forte interdépendance économique. Mais les mécanismes sociaux sont notamment différents. Néanmoins la France devrait au moins tendre vers la situation macroéconomique de l'Allemagne à savoir un chômage peu élevé et un état des finances publiques lui offrant de réelles marges de manœuvre.

Y a-t-il des éléments dont la France devrait s'inspirer?

L'un des éléments importants de la réussite allemande c'est l'organisation industrielle des entreprises. Une des pistes de réflexion peut notamment porter sur l'amélioration du modèle social dans l'entreprise, même si ce n'est pas un élément quantifiable en terme de croissance. Mais c'est l'un des facteurs de réussite de l'Allemagne; auquel on peut ajouter le lien qui existe entre le système bancaire et les entreprises.

Comment expliquer cette fascination française pour le modèle allemand?

Il y a une forte proximité économique entre les deux pays, qui ont notamment les mêmes spécialisations. Lorsqu'une entreprise veut conquérir un marché à l'étranger elle rencontre souvent un concurrent allemand sur ce même marché. Il y a ensuite la construction européenne qui apporte évidemment un élément historique.

Ce qu'il est intéressant de voir c'est que l'objet de cette fascination s'est déplacé avec le temps. Dans les années 70-80, on vantait en France le capitalisme rhénan basé sur le dialogue social et les liens qui existaient entre grands groupes et PME. Aujourd'hui ceux qui regardent vers l'Allemagne citent la réforme du marché du travail et la plus grande flexibilité du pays. Mais tout le piège est de croire que ces réformes ont été l'élément moteur de la croissance allemande.

Justement, Gerhard Schröder a récemment appelé la France à s'inspirer des réformes allemandes. Mais ces réformes ont-elles vraiment dopé l'économie allemande?

Non. Tout d'abord, il faut savoir qu'il est très difficile de quantifier l'impact de telles réformes sur le marché de l'emploi. Globalement, les récents travaux sur ces réformes montrent que l'Allemagne a gagné en croissance grâce à une modération salariale qui n'est pas nécessairement le fait de ces réformes. Celles-ci ont d’ailleurs eu des effets pervers.

Lesquels?

Elles ont amplifié le phénomène des travailleurs pauvres, qui a toujours existé, mais qui a été accentué. Par exemple des chômeurs de longue durée ont été obligés, sous peine de perdre leurs droits à l'assurance-chômage, d'accepter des emplois moins bien ou peu rémunérés. On se rend ainsi compte aujourd'hui que le modèle économique allemand a de grands trous et que l'autonomie laissée aux syndicats pour négocier les salaires ne suffit pas. D'où les débats puis l'adoption d'un salaire minimum. L'Etat se substitue ainsi en quelque sorte aux partenaires sociaux, se rendant compte qu'il faut un seuil minimum pour donner une valeur au travail.

Dès lors l'Allemagne commence-t-elle à davantage recentrer son modèle économique vers les moteurs internes?

Cela peut être effectivement le cas, les mécanismes internes étant plus favorables aujourd'hui. Sans être en situation de plein emploi, le marché du travail est plus favorable aux salariés. De plus, au niveau des entreprises, maintenant que le chemin de la croissance est retrouvé, on se dit que les salariés doivent également en profiter. Ce qui tend à aller vers des hausses de salaires et donc vers un modèle davantage tourné vers la consommation intérieure.

Enfin, un autre élément qui joue est le débat sur les infrastructures allemandes. Les projections à long terme montrent que l'Allemagne a un déficit de croissance par rapport à d'autres pays comme la France. D'où les discussions pour combler le manque d'infrastructures et augmenter l'investissement public pour améliorer cette croissance.

(*) Faut-il suivre le modèle allemand ? de Christophe Blot, Odile Chagny et Sabine Le Bayon. Collection Doc’en poche série "Place au débat" La Documentation française 164 pages, 7,90 euros ou 5,99 euros en format numérique En vente le 10 juin 2015

La Bundesbank relève ses prévisions de croissance

La Bundesbank a relevé vendredi ses prévisions de croissance de l'Allemagne en 2015 et 2016, remarquant que les salariés tirent profit d'un marché du travail solide et d'appréciables revalorisations salariales. La banque centrale anticipe ainsi une croissance de 1,7% cette année, au lieu de 1,0% projeté en décembre, ce qui est un peu moins que la prévision du gouvernement, soit 1,8%, lequel fonde ses espoirs sur la demande intérieure.

propos recueillis par Julien Marion