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C'est en réalité la chaleur de mars qui est responsable de la catastrophe agricole

La vague de douceur exceptionnelle du mois de mars a fait éclore les bourgeons plus tôt ce qui a fragilisé les fleurs et les futurs fruits.

Trop chaud en mars et trop froid en avril. Le scénario de la météo de ces dernières semaines a été le pire imaginable pour les agriculteurs. Et les chaufferettes disposées à la hâte dans les vignes ne permettront pas d'éviter la catastrophe. Dans la seule filière viticole, les pertes pourraient s'élever à plus d'un milliard d'euros. Lors du précédent gel d'avril en 2017, c'était déjà un milliard d'euros qui avait été perdu en deux nuits glaciales d'avril rien que pour le Bordelais.

L'épisode de 2021 devrait être encore pire.

"Il y a la vigne mais aussi toute l'arboriculture, les amandes, les pêches, les cerises, les abricots, les pommes, les mirabelles, les poires..., détaille Serge Zaka, agroclimatologie chez ITK. A l'exception de l'Alsace et de l'extrême nord, tous les bourgeons avaient déjà éclos, soit 90% des productions agricoles."

Et c'est justement à cause de cette éclosion que les cultures ont souffert du froid. Lors des vagues de froid hivernales, les feuilles et les fleurs sont protégés dans leur bourgeon qui fait office de couette. Mais lorsqu'ils s'ouvrent, ils sont alors le plus fragile. Et avec le dérèglement climatique et nos hivers plus doux ils ont tendance à éclore de plus en plus tôt. Particulièrement cette année avec ce mois de mars historiquement chaud.

"En mars, 240 stations en France, soit 40% du parc de Météo France ont battu des records de chaleur, rappelle Serge Zaka. Les végétaux étaient disposés à éclore. Or quelques jours plus tard, une trentaine de stations ont enregistré des records... de froid. Dès que le bourgeon a éclos, la moindre température négative abime ou détruit le futur fruit."

Beauvais est l'exemple le plus extrême. La station de Météo France y a enregistré un record historique de chaleur le 31 mars avant d'enregistrer le 5 avril un record historique de froid.

Plus d'un milliard de pertes dans le vin

Il faut remonter à 1991 pour retrouver un contexte aussi défavorable que cette année. A l'époque la vague de froid avait eu lieu fin avril et avait causé un recul d'un tiers de la production viticole.

"On devrait dépasser le milliard d'euros de perte dans la seule filière viticole, estime Serge Zaka. Rien que pour le Sauterne, 80% de la récolte a été détruite. Sans aide économique de l'Etat, l'impact économique serait énorme."

Un événement climatique qui ne sera pas sans conséquence non plus pour les consommateurs. Au-delà de la vigne, l'ensemble des cultures ont été touchées que ce soit la betterave, le colza et l'arboriculture. Si les grandes cultures comme la betterave ou le colza pourront encore être replantées ou remplacées par du maïs, ce n'est pas le cas des fruits et de l'ensemble des cultures dites pérennes (qu'on ne replante pas chaque année) qui seront fatalement manquants cet été.

"On va devoir importer des cerises, des abricots... c'est certain, estime Serge Zaka. Et comme quasiment toute l'Europe a été touchée on va devoir importer d'assez loin. Ce qui va faire grimper les prix."

La catastrophe aurait-elle pu autant être évitée? Difficilement selon les experts. La vague de froid a été relativement bien anticipée, pour autant les agriculteurs n'ont pu qu'éviter le pire.

"L'arrivée du froid était bien modélisé depuis fin mars, cela faisait neuf jours que j'alertais sur les réseaux sociaux, indique Serge Zaka. Ca a donné le temps aux agriculteurs qui ont été au courant de se préparer. Mais il faut de la main d'oeuvre pour installer des chaufferettes dans les vignes, il faut faire garder les enfants parce qu'on est en période de confinement, s'équiper en matériel d'aspersion pour arroser les plantations afin de former une croûte de glace qui va protéger les bourgeons... Même avertis, ça reste très compliqué pour les agriculteurs."
La carte de France des risques de gel.
La carte de France des risques de gel. © Serge Zaka

Les OGM pour contrer le réchauffement?

Et l'avenir a de quoi inquiéter les agriculteurs. Le réchauffement climatique perturbe le jet-stream qui était maintenu stable par les importants écarts de températures entre le pôle et l'équateur. Avec le réchauffement de l'air qui descend du pôle, le courant d'air tempéré du jet-stream est moins stable et peut entrainer des remontées d'air chaud suivies de descentes d'air froid.

Des plants génétiquement modifiés plus résistants ou à l'éclosion plus tardives permettront-ils à l'avenir de mieux résister à ces aléas?

"Peut-être, mais d'abord les OGM restent interdits en Europe et ensuite il y a des limites biologiques: on ne pourra pas créer des "abricots Superman" qui ne gèlent jamais, estime Serge Zaka. Le changement climatique est de plus trop rapide. Dans l'arboriculture, il faut planter aujourd'hui pour des récoltes qui auront lieu dans 10 ans. Or le climat aura encore évolué d'ici là. Il vaut mieux placer nos efforts à limiter le changement climatique plutôt que d'espérer pouvoir panser ses plaies."

Invité sur BFMTV, le ministre de l'agriculture Julien Denormandie a annoncé le déclenchement du régime de calamité agricole qui permettra d'indemniser notamment les arboriculteurs.

Frédéric Bianchi
https://twitter.com/FredericBianchi Frédéric Bianchi Journaliste BFM Éco