BFM Business

Visa, Mastercard, Amex, PayPal, Alipay... La guerre des données n'aura pas lieu

-

- - -

Alors que les mesures de protection, telles que celles du RGPD, montrent assez vite leurs limites, on peut se demander si la volonté de nationaliser le traitement des données n’est pas, d’ores et déjà, un combat d’arrière-garde.

L’année dernière, l’Inde a obligé, à travers un quasi ultimatum, les grands acteurs internationaux du paiement (Visa, Mastercard, Amex, PayPal, …) à stocker exclusivement sur son territoire toutes les données individuelles qu’ils collectent à travers l’utilisation de leurs services dans le pays. Malgré les protestations et les tentatives de négociation de ces acteurs, la Banque centrale indienne s’est montrée intraitable. Et le gouvernement a publiquement incité les Indiens à favoriser les moyens de paiement nationaux, comme RuPay de la National Payment Corporation of India. Alors que l’UE s’est elle-même dotée d’un Règlement général sur la protection des données (RGPD) l’année dernière, de telles dispositions poussent à croire qu’une guerre des données s’est enclenchée à l’échelle mondiale.

Si la Russie ou l’Inde veulent aujourd’hui conquérir leur autonomie financière en termes de systèmes de règlement et de transactions, c’est d’abord pour échapper à l’emprise que les Etats-Unis sont à même d’exercer en matière de surveillance, de sanctions et de poursuites, dès lors que sont réglés en dollars ou transitent par le territoire américain une grande partie des flux monétaires internationaux (à travers le système Swift notamment). Mais, de manière beaucoup plus générale, les Etats doivent désormais répondre aux inquiétudes que peuvent ressentir leurs ressortissants face à l’utilisation et aux possibles détournements de leurs données personnelles. Et, au total, s’est imposée l’idée que ces données individuelles représentent une ressource dont les Etats ne peuvent plus accepter de se démunir.

Cependant, alors que les mesures de protection, telles que celles du RGPD, montrent assez vite leurs limites, on peut se demander si la volonté de nationaliser le traitement des données n’est pas, d’ores et déjà, un combat d’arrière-garde. De fait, face au gouvernement indien, si Visa et Mastercard ont tenté de négocier et n’ont pas hésité à parler de mise en péril des relations entre l’Inde et les Etats-Unis, les géants de l’internet chinois, Alibaba et Tencent particulièrement, n’ont guère fait de difficultés. Avec eux, en effet, la guerre des données n’aura pas lieu.

C’est que si les Américains en restent pour l’essentiel à une logique d’exploitation commerciale des données (les collecter pour les revendre), les Chinois s’en servent pour proposer des services véritablement nouveaux. Des services très consommateurs de données – surtout en phase d’émergence, où il s’agit d’apprendre à trier celles-ci de manière pertinente – mais qui concentrent l’essentiel de la valeur ajoutée et non les données elles-mêmes, dont l’appropriation n’est donc plus si importante. Or c’est dans le domaine financier que cette approche est la plus frappante, bien qu’on peine encore à le reconnaitre en Occident. Particulièrement en Europe.

MYbank, une nouvelle approche

Depuis quelques années, en effet, Ant Financial, le bras financier d’Alibaba (numéro un du commerce en ligne chinois) est en train de complètement transformer l’expérience bancaire. Dans un pays où 58% des TPE et PME n’accédaient pas aux financements bancaires, Ant Financial a notamment lancé MYbank, une banque en ligne qui compte aujourd’hui 6 millions d’entreprises clientes - pratiquement la moitié des petites et moyennes entreprises chinoises (formellement déclarées). Les intérêts des prêts qu’elle leur accorde – des facilités de trésorerie pour l’essentiel – vont en moyenne de 1% à 6%. Les autres banques pratiquent couramment des taux de 20% à 40% et c’est encore pire avec les prêteurs informels. Aucune garantie n’est demandée et le taux de défaut ne dépasserait pourtant pas 1%. Or, avec tout cela, MYbank satisfait 60% des demandes qui lui sont faites et ambitionne d’atteindre 80%. Ceci, à travers une formule « 3-1-0 » : 3 minutes pour remplir la demande de prêt, 1 seconde pour avoir une réponse, 0 intervention humaine.

MYbank fonctionne sur la base de crédits préaccordés. Pour chacun de ses clients, elle analyse en permanence, au quotidien, les ventes, les dépenses et les flux de trésorerie et leur utilisation (et s’assure notamment que les entrepreneurs ne confondent pas le compte courant de leur entreprise et leur compte personnel). Au besoin, le profil des emprunteurs sur Alipay, que gère également Ant Financial (600 millions d’utilisateurs), est consulté. Et, pour se lancer auprès des agriculteurs, Ant Financial n’a pas hésité à monter un partenariat avec une banque rurale pour utiliser ses données et enrichir sa connaissance clients.

En Occident, en France, des approches comparables ont été tentées. Mais personne n’en a fait, à l’instar d’Ant Financial, une offre de rupture. Partout dans le monde, beaucoup de petites entreprises accèdent difficilement aux financements bancaires. Or, un peu partout, cette situation est considérée comme normale. Le changement en l’occurrence aura été de considérer qu’elle ne l’est pas et que, si l’on regardait autrement les choses, un immense marché pouvait être ouvert.

Même pour des financements courts, les banques, classiquement, estiment la valeur patrimoniale des sociétés. MYbank se focalise sur les mouvements en compte. Les banques s’intéressent aux « bijoux de famille » (fonds propres et réserves, placements, valeur des immobilisations), à tout ce qui peut être pris en garantie. MYbank considère les besoins en fonds de roulement et cale d’abord ses prêts sur les décalages de trésorerie courants et réguliers que subissent ses entreprises clientes. Les banques veulent voir des liasses comptables. MYbank regarde plutôt comment les entrepreneurs gèrent leurs dépenses.

Vis-à-vis des particuliers, l’approche a été comparable. En proposant l’appli de paiement mobile Alipay, Ant Financial a commencé par restituer aux utilisateurs leurs relevés d’opérations financières à travers un portrait individuel tenant compte de leurs dépenses, des crédits qu’ils ont pu contracter, de leurs rentrées d’argent, de leurs rapports financiers avec proches et amis, ainsi que de leur prudence et vigilance dans la tenue de leurs comptes. Dès lors, montant et nature du crédit auquel chacun a droit sont fonction de ce profil individuel, que les utilisateurs peuvent conserver, renforcer ou corriger. La relation bancaire est ainsi renversée. La banque estime connaître suffisamment chaque client pour lui faire d’emblée une proposition d’entrée en relation et de crédit, à travers une segmentation personnalisée, transparente et responsabilisante qui a été plutôt bien reçue, surtout par les jeunes, surpris de se découvrir ainsi et s’échangeant leurs portraits.

Bien entendu, toutes ces avancées reposent sur les conditions particulières du marché chinois, sur le fait qu’elles sont initiées par un géant de l’internet qui accède de lui-même à un nombre immense de clients potentiels. Par ailleurs, elles ont une face sombre : la possibilité d’une surveillance des individus et des comportements, associée à la reconnaissance faciale à large échelle, qui prend actuellement, sous l’impulsion des autorités chinoises, les traits d’un cauchemar orwellien. Quand, avec Sesame Credit, le score de crédit devient une sorte de notation sociale et générale des individus. Mais, pour nous en tenir aux aspects bancaires, il convient de souligner que ni l’appropriation des données, ni même leur traitement automatisé, ne sont les aspects les plus déterminants d’un modèle qui repose d’abord sur le principe d’une relation personnalisée de masse, favorisant les interactions avec les clients et même une certaine complicité.

Mieux utiliser les données

Ce principe est tout à fait nouveau : tout le monde doit accéder au crédit. Pour répondre à des besoins individuels et en tenant compte de profils de risque personnalisés que, précédant toute demande, la banque doit être à même d’identifier, d’améliorer et de suivre à long terme. Sur cette base, à travers superapps et plateformes en ligne, une offre de services élargie peut être bâtie en architecture ouverte. Comptent alors moins les données elles-mêmes que les outils (comme ceux d’analyse prédictive) pour les utiliser et les transformer en services. Des outils propres qui concentrent désormais le savoir-faire bancaire et qui sont proposés à des partenaires, dont les données clients sont ainsi intégrées. Ant Financial équipe d’ores et déjà à travers le monde 200 institutions financières, dont une centaine de banques, 60 compagnies d’assurance et 40 sociétés de gestion. Et Ant Financial propose même un système entier de Core Banking en Cloud.

La frontière entre banque et entreprise technologique s’efface et dans ce domaine les établissements chinois tirent un avantage considérable de la taille de leur marché intérieur. Sur lequel les nouveaux outils peuvent être testés, réglés et rentabilisés à l’échelle de centaines de millions d’utilisateurs. Mieux même, les touristes chinois peuvent être utilisés pour disséminer les nouveaux services – en France, ainsi, un certain nombre de banques ont commencé à proposer Alipay aux commerçants. L’année dernière, Alipay et WeChat (Tencent) ont été utilisés dans 40 pays hors de Chine.

Une véritable révolution bancaire est en cours. En Chine. Face à elle, certains établissements ont engagé leur transformation à marche forcée en banques universelles d’un nouveau genre. Nous l’avons présenté dans le cas de Sberbank, comme de Goldman Sachs. Mais ils sont encore très rares. En Europe, les géants chinois n’étant pas perçus comme une menace immédiate, ce qu’ils développent n’est guère reconnu comme un modèle dont il faudrait particulièrement tenir compte. On se limite plutôt à envisager une guerre des données et l’on tente de s’en protéger derrière des lignes Maginot réglementaires.

Guillaume ALMERAS