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Tout seul, le numérique ne rendra pas la ville plus intelligente!

Shenzhen, en Chine, est l’une des villes à surveiller de près en matière de développement urbain intelligent. Les autorités travaillent sur un plan d’urbanisme intégrant le drone par exemple.

Shenzhen, en Chine, est l’une des villes à surveiller de près en matière de développement urbain intelligent. Les autorités travaillent sur un plan d’urbanisme intégrant le drone par exemple. - Pixabay

Ne parlez pas du "concept" de smart city à François Bellanger, fondateur de Transit City, une société de conseil spécialisée dans le secteur de la ville. Même si le numérique a un rôle à jouer dans la transformation urbaine en général, c'est surtout en accompagnant les problématiques d'énergie, de transport et d'environnement qu'il va aider à façonner nos villes de demain.

A en croire beaucoup d'experts, la donnée figure parmi les ingrédients miracles qui rendent la ville plus intelligente. François Bellanger, fondateur de Transit City, une société de conseil spécialisée dans le secteur de la ville s'inscrit d'emblée en faux sur ce sujet. Pour lui, les villes sont intelligentes depuis des milliers d’années. "Cette idée que l’intelligence ne se réduit qu’aux données est insupportable. C’est tout le discours marketing d’entreprises telles Cisco, Orange, Microsoft et IBM qui essayent de nous faire croire que ce qui a de la valeur c’est la donnée. Mais ce à quoi prétend répondre ces entreprises est très limité. Cela ne se résume qu’à de la gestion technique d’infrastructures. Attention, je ne dis pas que la donnée ne va rien changer. Demain seul le numérique permettra de régler certains enjeux". Pour cet expert, l'intelligence vient surtout en amont. Il faut d'emblée réfléchir aux programmes portés sur les logements, les modes de déplacement, les services publics ainsi que l’aménagement de l’espace, etc.

Climat, énergie, transport, l'idéal urbain est différent d'un pays à l'autre

De fait il devient difficile de définir le concpet même de ville intelligente. Tout dépend où l'on place le curseur de l'idéal urbain. Est-ce l’accès à l’eau potable? Le développement des espaces verts? L’équilibre social? La fin de la pauvreté ou de la violence? La réduction de la circulation automobile? etc. Pour François Bellanger chaque ville a sa conception de l'intelligence. "Cet idéal urbain est très différent d’un pays et d’une culture à l’autre. Il s'agit surtout de questions politiques et sociales qui ne peuvent se réduire à une seule problématique de gestion de données. En somme, définir un concept unique de « ville intelligente » qui engloberait à la fois Genève, Londres, Dubai, Johannesburg, Mumbai et Calcutta ne fait aucun sens".

Il est donc nécessaire de redéfinir le modèle de ville intelligente. "En Afrique par exemple, les villes reposent sur une économie, des services publics, des infrastructures et un équilibre social radicalement différents de ce que nous connaissons en Occident. Par ailleurs, la population africaine doublera d’ici à 2050 pour atteindre 2,5 milliards d’habitants. Plus de 60% d’entre-eux vivront dans les villes", explique François Bellanger. Pour lui, des monstres urbains d’un nouveau genre sont en train de voir le jour. Les grilles de lecture et les modèles de développement urbain utilisés dans les riches pays occidentaux sont absolument inadaptés à ces villes. "Mettre de la data à Lagos, ne va pas résoudre les problèmes d’embouteillage, de violence et d’inégalité sociale", souligne-t-il. L'expert ajoute qu'il faut suivre de près la façon dont les villes se développent en Afrique, au Moyen Orient et en Asie. Shenzhen, Singapour, Dubaï et Dakar par exemple définiront probablement les modèles urbains intelligents de demain.

Moins polluer, moins consommer d'énergie, des enjeux cruciaux

Les enjeux de la ville occidentale se présentent donc différemment. "Le principal enjeu porte sur le décarboné, ou comment développer des villes qui ne polluent pas et consomment peu d’énergie. Certes le numérique permet de bâtir des bâtiments moins énergivores et des stratégies de transports plus durables. Il est donc clair qu'architectes et urbanistes doivent intégrer des technologiques numériques pour répondre à ces enjeux s’il le faut, mais il ne s’agit que d’un ensemble d’outils parmi la multitude qu’ils ont à leur disposition". C'est pourquoi François Bellanger affirme que leur coeur de métier et leur savoir-faire, c'est à dire là où se trouve l’intelligence, ne sera jamais la donnée.

C'est l'individu connecté qui va transformer la ville

La question qui se pose alors est de savoir comment le numérique transforme la ville. "Pour faire simple, dans une première étape, l’ordinateur et le téléphone portable ont modifié le modèle urbain occidental. Aujourd'hui, c'est l’individu connecté qui détermine la nature d’un lieu, par exemple. Ainsi le domicile ou la terrasse de café deviennent des bureaux. De même, le transport s’élargit à la mobilité. Ce n’est plus qu’un système technique, mais c’est l’individu avec sa paire de baskets et son smartphone". Pour François Bellanger, nous entrons aujourd'hui dans une nouvelle phase, où l’imprimante 3D, la voiture autonome et le drone vont à leur tour transformer les villes.

Imprimante 3D, voiture autonome et drone au coeur des révolutions

Pour lui par exemple l’imprimante 3D va détruire le système industriel créé il y a 50 ans et qui était basé sur les grosses usines centralisées. "Nous allons revenir à un système industriel de production locale. Local Motors par exemple fabrique des voitures avec des imprimantes 3D, dans des micro-usines". Il précise que la voiture autonome va modifier le rapport que nous entretenons avec l’automobile. La voiture va devenir une pièce mobile dans laquelle les passagers vivront et interagiront différemment. Enfin le drone va donner une nouvelle dimension à la ville puisqu’il nous permettra de circuler dans les trois dimensions de l’espace.

"Ces trois technologies vont radicalement transformer la façon dont nous envisageons la ville. Mais là encore cette transformation ne s’opérera pas de la même manière selon les pays et les cultures. Et la donnée ne conditionnera jamais à elle seule cette révolution", conclut François Bellanger.

Eddye Dibar