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Second Life a 15 ans: que reste-t-il du monde virtuel phénomène des années 2000?

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Lancé il y a 15 ans, la simulation de réalité virtuelle avait déclenché un buzz médiatique sans précédent avant de s'éteindre et d'être balayée par les réseaux sociaux.

Vous connaissez Second Life? Si vous avez moins de 30 ans, il y a de fortes chances que non. Car il faut bien l'avouer, cela fait bien longtemps que la simulation de réalité virtuelle est tombée dans l'oubli ou presque. Car selon son éditeur Linden Lab, il y aurait toujours 600.000 utilisateurs actifs sur la plateforme. Des utilisateurs qui s'y sont inscrits il y a une douzaine au moment où Second Life jouissait d'un buzz médiatique considérable et qui n'ont jamais lâché l'affaire. 

Mais Second Life c'est quoi? Il s'agit d'un métavers, soit un monde virtuel fictif en 3D dans lequel les utilisateurs créent un compte, façonnent un avatar et peuvent ensuite interagir avec les autres membres, créer du contenu (vêtements, bâtiments, objets...), acheter des parcelles des terrains, assister à des concerts, des meetings politiques, fréquenter des centres commerciaux etc. Un monde bis accessible depuis un ordinateur et sur lequel beaucoup d'argent a afflué durant un temps.

De Lacoste à Dell en passant L'Oréal

Car imaginé par Philip Rosedale, un Américain passionné de technologie, et lancé en 2003, le jeu connaîtra un engouement médiatique colossal à partir des années 2006-2007. La presse économique et grand public s'empare du phénomène et Second Life se retrouve en couverture de l'hebdomadaire britannique Business Week. Un engouement qui dépasse les attentes de son fondateur comme il l'expliquait en 2013 dans Le Journal du Net.

"SecondLife n'était pas le premier monde virtuel mais il a été celui dont on a le plus parlé, notamment dans les années 2006/2007. Nous comptions alors chaque jour plusieurs centaines d'articles qui nous étaient consacrés sans avoir pratiquement jamais investi en publicité. La raison principale de cette popularité est selon moi intimement liée à l'idée même de l'existence d'un monde virtuel. Il s'agit d'une question fondamentale liée au développement de l'humanité."
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- © Business Week

Dans la foulée, les marques prennent le relais. Entre 2005 et 2007, toutes celles qui veulent s'offrir un coup de jeune ouvrent une boutique sur Second Life. Cela commence aux Etats-Unis avec des marques comme American Apparel qui vend des vêtements virtuels, Dell qui vend de vrais ordinateurs, IBM qui organise des conférences pour ses employés sur des îles virtuelles.

Mais les marques françaises s'y mettent rapidement. De Lacoste à Jean-Paul Gaultier en passant par Lancôme, Dior ou L'Oréal Paris, Second Life devient un outil marketing majeur pour les groupes de luxe d'ordinaire plutôt frileux.

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- © Linden Lab

L'espace devient rapidement un monde économique autonome. Les concepteurs ont en effet créé une monnaie virtuelle (le Linden dollar) qui n'est pas sans rappeler les cryptomonnaie actuelles. Les joueurs en achètent contre leur monnaie réelle et en gagne chaque semaine. Des casinos font d'ailleurs rapidement leur apparition mais sont finalement interdits. En 2007, les Etats européens décident de taxer les échanges monétaires sur la plateforme.

Balayé par Facebook

Plateforme marketing, réseau social virtuel, économie parallèle... Second Life réunit tous les ingrédients du succès médiatique. A une exception près: l'intérêt du grand public. Si des millions de comptes sont créés dans ces années-là, rares sont les utilisateurs qui vont réellement sur Second Life. Trop complexe, trop "jeu vidéo", trop geek en somme pour le grand public. Surtout, c'est à cette période qu'est lancé une plateforme bien plus simple et conviviale: Facebook. En quelques mois le site de Mark Zuckerberg atteint le million d'utilisateurs. Et si on estime à une vingtaine de millions de comptes Second Life créés, seuls quelques dizaines de milliers de personnes s'y connecteraient réellement au quotidien. 

Pourquoi Second Life n'a pas eu le succès de Facebook?

"Il y a pour moi deux raisons à cela, explique son fondateur. La première est que le fait de pouvoir communiquer avec autrui dans un monde virtuel n'est pas encore aussi développé et sophistiqué que dans le monde réel. Il est en effet plus difficile d'exprimer ses émotions en temps réel dans un espace virtuel. La seconde raison est que si vous souhaitez interagir, et surtout construire quelque chose dans un univers 3D, comme par exemple une simple maison, la souris ne suffit pas."
Ce problème n'a pas seulement été rencontré par SecondLife mais par beaucoup d'autres sociétés dont le concept était basé sur la construction en 3D et qui ont également cherché à simplifier, sans succès, ce processus de création et à le démocratiser pour le plus grand nombre. Je pense cependant que cela devrait changer dans un futur proche, notamment grâce à l'arrivée de nouveaux appareils qui offrent désormais plus de possibilités qu'un simple ordinateur en termes de création."

Second Life disparaît petit à petit des radars à la fin des années 2000, balayés ensuite par la vague des Twitter, Facebook, Netflix et autres plateformes de jeux en ligne. 

Des utilisateurs âgés et qui ont souvent un handicap

Pourtant, Second Life existe toujours, et selon la société il y aurait près d'un demi-million de personnes qui s'y rendraient régulièrement. Aujourd'hui, la plateforme est un monde loufoque et débauché (beaucoup de sexe virtuel sur Second Life) où se retrouve toujours une communauté de fidèles. Linden Lab a embauché un journaliste pour tenir la chronique quotidienne des utilisateurs. "Ils ont tendance à être plus âgés aujourd'hui, explique Wagner James Au, au journal canadien Globe and Mail. Les gens ont la quarantaine ou la cinquantaine. Et j'estime qu'il y a environ 10 à 20% de personnes qui ont une déficience physique ou mentale qui rend leurs interactions compliquées dans le monde réel. La plus connue est une femme qui vient d'avoir 90 ans. Elle a la maladie de Parkinson et elle a découvert que l'utilisation de Second Life a aidé à rendre supportable sa maladie."

A la différence de Facebook qui est finalement une sorte de miroir virtuel du monde réel, Second Life était un monde parallèle sans véritable interaction avec la réalité. C'est peut-être là la principale erreur commise par ses concepteurs. Interagir plus sur internet oui, avoir une seconde vie, finalement pas.

Frédéric Bianchi
https://twitter.com/FredericBianchi Frédéric Bianchi Journaliste BFM Éco