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Qui est Qualcomm, le nouvel actionnaire d'Alcatel-Lucent?

Michel Combes, le nouveau directeur général d'Alcatel-Lucent, est allé demander de l'aide à un vieil ennemi

Michel Combes, le nouveau directeur général d'Alcatel-Lucent, est allé demander de l'aide à un vieil ennemi - -

Le groupe californien va prendre moins de 2% du capital du constructeur franco-américain. Un retournement de l'histoire après des années de lutte entre les deux sociétés.

Quand Alcatel-Lucent a annoncé, fin juillet, que Qualcomm allait rentrer à son capital, beaucoup sont tombés de leur chaise. Certes, il ne s'agit que d'une petite participation: moins de 2%, soit une petite centaine de millions d'euros.

Mais une telle alliance aurait été inimaginable il y a quelques années. En effet, Qualcomm est depuis 20 ans l'ennemi juré de tous les constructeurs télécoms européens.

Cette guerre a commencé en 1989. A cette époque, on prépare le téléphone mobile de 2ème génération (2G). Une obscure société californienne, Qualcomm, affirme alors avoir mis au point une solution révolutionnaire basée sur le CDMA, une technologie développée par l'armée américaine.

Nul n'est prophète en son pays

Initialement, les opérateurs américains n'y accordent pas d'intérêt. Finalement, c'est un opérateur sud-coréen qui lancera le premier réseau mobile CDMA, en 1993. Les américains Sprint et Verizon suivront quelques années plus tard.

A l'époque, la technologie dominante est européenne: c'est le GSM, une norme élaborée par l'institut européen de normalisation, l'ETSI. Qualcomm, qui affirme que la technologie CDMA est plus performante que le GSM, est donc très mal reçu par les constructeurs européens, à commencer par Alcatel.

Durant près d'une décennie, la guerre entre les deux technologies fait rage dans le monde entier. Le GSM décroche près de 80% du marché mondial, mais le CDMA arrive à grapiller quelques réseaux en Amérique Latine et en Extrême Orient.

Rentrer par la fenêtre

Taquin et surtout très riche, Qualcomm, étant donné que l'Europe lui ferme la porte au nez, essaie de rentrer par la fenêtre. Au début des années 2000, il tente de déployer sa technologie CDMA sur le Vieux continent en rachetant Dolphin, un petit opérateur en faillite, qui détient un réseau mobile de type "talkie walkie" utilisé par les professionnels.

Le stratagème prospère dans plusieurs pays comme la Grande-Bretagne, mais pas en France, où le rachat capote à la suite d'un tir de barrage unanime du régulateur, des opérateurs mobiles, et des constructeurs européens...

Mais, en 1998, Qualcomm remporte une victoire déterminante. A cette époque, on prépare la troisième génération de téléphone mobile (3G). Et les européens de l'Etsi choisissent comme technologie de base... le CDMA, déjà retenu par les Japonais, soutenu par la plupart des opérateurs européens, et surtout reconnu comme le plus performant. Cela au grand dam d'Alcatel, qui avait fait un lobbying intense contre le CDMA auprès de l'Etsi...

Qualcomm se lance alors avec succès dans la production de puces 3G pour mobiles -et il est fort possible que le smartphone que vous avez dans votre poche en contienne une.

Boire le calice jusqu'à la lie

Surtout, ce choix de norme force les constructeurs européens à boire le calice jusqu'à la lie: ils doivent alors signer des accords avec Qualcomm pour pouvoir utiliser sa technologie CDMA. Mais l'Américain, dur en affaires, impose des royalties élevées. Tant et si bien que cinq constructeurs (dont Ericsson et Nokia) vont s'en plaindre devant la Commission européenne, qui finit par classer l'affaire. Mais Qualcomm fait face à des plaintes similaires au Japon et en Corée du sud, où il est finalement condamné par les gendarmes de la concurrence locaux.

Alcatel ne s'associe pas à toutes ces plaintes, car le Français a enterré la hache de guerre avec son ennemi historique en 2006 pour une raison simple. Il a fusionné avec l'américain Lucent, qui est le premier fabricant mondial de réseaux CDMA. Et aujourd'hui, Alcatel-Lucent reste toujours le leader de ce secteur, avec 37% du marché.

Un marché qui s'écroule

Problème: entre temps, ce marché s'est écroulé. Hier, le CDMA rapportait à Lucent 4,6 milliards de dollars de revenus (sur l'exercice clos fin septembre 2005). Aujourd'hui, il ne rapporte plus qu'un milliard de dollars à Alcatel-Lucent (le constructeur indique que cette activité représente 20% des revenus de son activité mobile).

Fin 2012, la valeur de l'activité CDMA a même été dépréciée à zéro. Explication officielle: le déclin du CDMA est "plus rapide que prévu".

On comprend donc qu'en rentrant au capital d'Alcatel-Lucent, Qualcomm veut donner un coup de main à un fournisseur clé. Qui plus est, l'accord capitalistique est couplé à un partenariat technologique concernant le dévloppement de mini-antennes de téléphone mobile.

Optimisation fiscale

Alcatel-Lucent a aussi grand besoin d'argent, alors que le Californien est très riche: il est assis sur une trésorerie de 30,4 milliards de dollars à fin juin, qui grossit chaque jour grâce aux royalties générées par ses brevets. Celles-ci ont rapporté 5,4 milliards de dollars de revenus (et presque autant de marge) lors du dernier exercice...

Toutefois, les deux tiers de ce tas d'or sont off shore (hors des Etats-Unis), visiblement entassés à Singapour. En effet, toutes les activités non américaines sont détenues par une filiale baptisée Qualcomm Global Trading, initialement installée aux îles Vierges britanniques, puis déplacée à Singapour l'an dernier. Cette optimisation fiscale permet à Qualcomm de ne payer que 20% d'impôts sur les bénéfices, alors que le taux fédéral américain est de 35%...

Jamal Henni