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Qui est Patrick Drahi, l'homme qui se cache derrière Numericable?

'Challenges' a estimé la fortune de Patrick Drahi entre 65 et 900 millions d'euros

'Challenges' a estimé la fortune de Patrick Drahi entre 65 et 900 millions d'euros - Crédits photo : nom de l'auteur / SOURCE

Enquête sur l'une des principales fortunes de la high-tech française, qui, partie de rien, a bâti en toute discrétion un empire réalisant 2 milliards d'euros de chiffre d'affaires.

Paradoxe. Numericable est sous le feu des projecteurs en raison de sa prochaine cotation. Mais son homme fort, Patrick Drahi, reste dans l'ombre.

Jeudi 19 septembre, il n'était présent ni lors de la conférence de presse, ni lors de la présentation aux analystes. Dans l'épais prospectus de 380 pages déposé à l'AMF, son nom n'apparaît que deux fois, pour indiquer qu'il a fondé Numericable, et qu'il en est l'actionnaire indirect, via sa holding Altice.

Un millionnaire très discret

Car Patrick Drahi, qui vient de fêter ses 50 ans, est un homme discret. Des interviews rarissimes. Aucune notice biographique au Who's who ou sur le site de ses sociétés. Aucun portrait dans la presse. Aucun titre opérationnel dans les multiples câblo-opérateurs qu'il possède. Aucun mandat social non plus -il ne fait pas partie du conseil d'administration de Numericable.

Mais Patrick Drahi reste sans aucun doute l'homme fort de Numericable. Lors des négociations de fusion avec SFR, c'est lui qui est allé discuter avec le patron de Vivendi, Jean-René Fourtou.

Plusieurs anciens salariés raconte qu'il continue à suivre de près la vie de ses sociétés. "Il venait 2-3 jours par mois, s'installait dans une salle de réunion, passait toute la boîte en revue en faisant défiler le managers, et prenait des décisions sur tout, des offres tarifaires aux campagnes de pub", se souvient l'un d'eux, qui ajoute: "l'indicateur auquel il accorde le plus d'importance est toujours le cash généré".

Et cela n'est pas gratuit. En effet, les comptes indiquent que Numericable rémunère Altice pour des prestations de "conseil" dans moult domaines (gestion, marketing, communication, technologie), et verse aussi à Altice des management fees.

Un génie de la finance

Ceux qui l'ont cotoyé décrivent un homme sympathique et brillant, souvent présenté comme "un génie de la finance". "Quand il lit un bilan comptable, il voit instantanément ce qui cloche", dit l'un d'eux.

Un ancien salarié ajoute: "parti de rien, il a construit un empire réalisant deux milliards d'euros de chiffre d'affaires. Pas grand monde ne peut en dire autant..."

Toutefois, sa fortune est difficile à estimer, car on ne sait pas quelle est la part du capital qu'il détient lui-même dans ses multiples sociétés. Il serait ainsi actionnaire à 5% ou 6% de Numericable affirme Challenges qui, selon les années, a estimé sa fortune entre 65 et 900 millions d'euros.

Au milieu des fils de bonne famille

Ceux qui ont travaillé avec lui lui reconnaissent aussi une rage de réussite peu commune. D'où vient-elle? "Cela doit dater de sa jeunesse, lors de son passage à Polytechnique, où ce natif de Casablanca s'est retrouvé au milieu de fils de bonne famille", suppose un ancien salarié.

Diplômé de l'X en 1983, puis de Télécom Paris, il travaille ensuite cinq ans chez Philips sur les récepteurs satellite, puis dans le groupe suédois Kinnevik. Selon L'Express, il a aussi fait un bref passage chez France Télécom.

Une bourse du melon

Mais la volonté de créer son entreprise le taraude. En 1993, il crée un cabinet de conseil baptisé CMA (Communications Media Associates). Puis il décide de se lancer dans le câble. "Il racontait qu'il avait regardé le classement des fortunes de Forbes, et avait jeté son dévolu sur le secteur où il y avait le plus de millionnaires", se souvient un proche.

En 1994, il crée donc Sud Cablevision (bientôt rebaptisé SudCâble Services), un câblo-opérateur à Cavaillon, et convainc d'y investir Intercomm, câblo-opérateur américain appartenant à la famille Rifkin. "Il racontait à l'époque que le réseau câblé permettrait de créer une bourse électronique du melon, et donc d'en vendre à l'étranger", sourit un ancien collaborateur.

Cinq rachats en moins d'un an

Patrick Drahi quitte SudCâble Services mi-1999. Mais entretemps, il a crée en 1995 son second 'câblo', Mediaréseaux, qui raccorde Marne-la-Vallée. Il convainc UPC, un autre géant américain du câble, d'y investir. Il conserve 0,4% du capital, plus des warrants pour monter à 5%, une participation qu'UPC a promis de lui racheter.

Mi-août 1999, UPC lui confie la responsabilité de ses activités pour l'Europe occidentale et méridionale, un poste basé à Genève. Patrick Drahi s'installe alors à Cologny, près de Genève.

Très riche, UPC avale des câblo-opérateurs à tour de bras. En France, il dépense sous la houlette de Patrick Drahi 330 millions d'euros (plus 100 millions d'euros de reprise de dettes) pour en racheter cinq en moins d'un an (RCF, Time Warner Cable, Rhône Vision Câble, Videopole, Intercomm France), et se hisser au rang de quatrième 'câblo' français.

Concours de beauté

En 2000, Patrick Drahi rencontre un autre succès. Le régulateur lui accorde une des deux fréquences nationales de boucle locale radio (une technologie de haut débit sans fil), au nez à la barbe de tout le gratin français des télécoms qui était aussi en lice.

Pour y arriver, Patrick Drahi avait trouvé deux alliés de poids: NRJ et Wendel, alors dirigé par Ernest-Antoine Seillière. Ce trio avait promis d'investir 2,7 milliards d'euros pour créer "le quatrième opérateur télécoms français". Le montant est jugé peu crédible, mais permet au trio de l'emporter, car les fréquences sont attribuées en fonction des investissements promis... Une fois la victoire emportée, le trio forme un nouvel opérateur, baptisé Fortel, dont Patrick Drahi est président du directoire.

Période glaciaire

Toutefois, cette belle époque touche à sa fin. Au printemps 2000, la bulle internet explose. Les télécoms et le câble rentrent dans une longue période glaciaire. Début 2001, UPC jette l'éponge dans la boucle locale radio. Fortel doit être revendu à la casse, et ne construira jamais le réseau promis. En janvier 2002, UPC cesse de payer ses créanciers, puis se met en faillite en septembre 2002.

De tout ceci, Patrick Drahi ne se soucie guère. En effet, il a revendu à temps ses 5% dans UPC France, apparemment en 2000. Le montant du chèque n'a pas été communiqué. Mais on sait que début 2000, lors du rachat d'Intercomm France, UPC France était valorisé 800 millions d'euros... Quoiqu'il en soit, Patrick Drahi quitte UPC peu après. En mai 2001, il crée sa propre société, Altice.

En 2002, il rachète un premier câblo-opérateur, l'alsacien Est Vidécommunication. L'opération passe inaperçue, mais elle marque le coup d'envoi de la consolidation du câble en France. En moins de quatre ans, Patrick Drahi rachète 99% du câble français: Numericable, Noos, France Télécom Câble, TDF Câble et UPC France. "C'était le seul à croire au câble quand personne n'y croyait plus", résume un ancien salarié.

L'addition se monte à environ 2 milliards d'euros (hors reprise de dettes). Patrick Drahi vient se faire épauler par deux fonds: le britannique Cinven puis l'américain Carlyle. Lorsque, début 2008, Carlyle prend 38% du capital de l'ensemble, c'est le jackpot. Altice et Cinven reçoivent un milliard d'euros, de quoi rembourser leur mise de départ. Avec environ un tiers du capital, Altice aurait touché près de 300 millions d'euros.

Le roi du câble

Patrick Drahi est devenu le roi du câble français, mais le plus dur l'attend. En effet, il a hérité d'un patchwork de réseaux hétérogènes où tout est différent: la technologie, les offres, le logiciel de facturation...

Commence alors un colossal travail d'intégration, qui épuisera quatre directeurs généraux en deux ans... Surtout, la qualité du service en pâtit. Les clients furieux vont se plaindre en boutique, et des vigiles doivent alors être embauchés pour protéger les vendeurs... Le taux de désabonnement grimpe jusqu'à 30% des clients par an -il est redescendu depuis à 18%. Finalement, en 2007, la marque Noos, trop "abîmée" est abandonnée, pour conserver uniquement Numericable.

Nouvelle vie en Israël

Mais Patrick Drahi est déjà passé à l'étape suivante. Il se lance dans le rachat de câblo-opérateurs hors de France: au Portugal, au Bénélux, en Afrique de l'Est, et surtout en Israël, où il rachète le câblo-opérateur Hot puis l'opérateur mobile Mirs. Selon la presse locale, il s'installe à Tel Aviv et prend la nationalité israélienne -la législation l'impose à tout actionnaire détenant plus de 20% d'un opérateur. Il assure vouloir investir en Israël parce qu'il est sioniste.

Parallèlement, il se lance dans les contenus. En 2007, il crée un autre fonds, Altice IV, détenu par la société panaméenne Jenville SA. Ce fonds prend des participations dans plusieurs chaînes thématiques: Ma Chaîne Sport, Vivolta, Shorts TV et Newslux. Cette dernière société, immatriculée au Luxembourg, édite la chaîne d'information en continu i24news, lancée cet été, qui a pour objectif déclaré d'"améliorer l'image d'Israël".

Mise à jour: contacté, Patrick Drahi n'a pas répondu.

Jamal Henni