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Octave Klaba, ce ch'ti sur lequel (presque) personne ne misait pour rivaliser avec les Gafa

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- - Philippe Huguen - AFP

Arrivé à Roubaix à 16 ans sans parler un mot de français, Octave Klaba a créé OVH, une société qui est l’une des rares en Europe à pouvoir rivaliser avec les services d'hébergement de données de Microsoft, Amazon ou Alibaba.

Si Google, Amazon, Microsoft et Alibaba sont connus du grand public dans le monde entier, peu savent qu’ils ont un concurrent en France: OVH, créée par Octave Klaba (42 ans) en 1999 à Roubaix. Cette entreprise n’est ni un champion du e-commerce, ni une régie de publicité en ligne et ne s’est pas lancée dans les assistants intelligents, mais aux États-Unis et en Asie, elle est observée de près. Elle vise un secteur des plus stratégiques: l'hébergement des données, celles des particuliers, des PME, des médias, des grandes entreprises et des administrations.

En une décennie, OVH est devenue l’une des plus importantes entreprises technologiques d’Europe et se fait peu à peu une place sur chaque continent. Octave Klaba a installé ses datacenters en Europe, au Canada, à Singapour, en Australie et aux États-Unis. Valorisée à 1,3 milliard de dollars, OVH est l'une des rares licornes françaises. Deux ans après avoir reçu le BFM Award de l’entrepreneur de l’année, la réussite d'Octave Klaba à travers le succès d’OVH vient d'être à nouveau récompensée par le prix de l’Entrepreneur de l’Année EY.

Pour Xavier Niel, fondateur d'Iliad, de l'École 42 et de Station F, ce jeune entrepreneur pourrait devenir le géant de l'Internet que la France et l’Europe n’espéraient plus. En juin dernier, lors du lancement de Station F, le patron d’Iliad n’avait pas hésité à en faire l’éloge sur BFM Business: "Octave est un génie. Ce garçon a une vie de roman et c’est un vrai héros français. Il crée de l’attractivité et des emplois. Il va exploser les États-Unis et devenir le premier hébergeur au monde". Qui est donc ce patron aux allures de geek qui est discrètement entré dans le Top 50 des fortunes de France selon Challenges

Une histoire franco-polonaise du XXe siècle

Octave Klaba arrive de Pologne pour s’installer à Roubaix avec sa famille dans les années 90. Il a 16 ans et ne parle pas français, mais la famille a la nationalité depuis plusieurs générations. Son grand-père est arrivé de Pologne au début du XXe siècle pour travailler dans les mines du Nord après avoir été ruiné par un hiver trop rigoureux qui a détruit ses vergers. Pendant des décennies, il envoie de l’argent à un cousin en Pologne pour racheter des terres afin de relancer une exploitation.

La famille Klaba ne retourne au pays qu'après la Seconde Guerre mondiale pour enfin travailler la terre. Mais le cousin a bu les économies du grand-père sans acheter le moindre lopin de terre. Et plus possible de revenir en arrière à cause du Rideau de Fer. La famille se retrouve coincée. Suspectés d’être des agents de l’Ouest, les Klaba vivent sous tension à Varsovie. Henrik, le père d'Octave, y obtient un diplôme d’ingénieur à l’école Polytechnique et y rencontre son épouse, également ingénieure. Le couple est envoyé diriger un kolkhoze où naissent et grandissent Octave et son frère. Après la chute du Mur de Berlin, la famille décide de retourner à Roubaix. Dès 1999, ils vendent tout ce qu’ils possèdent à Varsovie, ce qui génère 5000 francs, pour s’acheter une voiture et redémarrer une nouvelle vie en terre ch’ti.

À 10 ans, il crée un logiciel de gestion pour un kolkhoze

Octave a 16 ans quand il arrive en France sans parler un mot de Français. Malgré son âge, il est rétrogradé en classe de 4e. Il rattrape son retard et passe son bac puis obtient un diplôme d’ingénieur quelques années plus tard à l’ICAM de Lille où il découvre Internet. Mais la passion pour l’informatique d'Octave est antérieure à son arrivée en France. Il apprend la programmation dès l’enfance et il n’a qu’une dizaine d’années quand il développe un système informatique de paye pour les salariés du kolkhoze. C'est quelque part la genèse d'OVH.

Comment est née l’idée d’OVH

Une fois diplômé, Octave travaille 5 semaines pour Alcatel, mais c’est un vrai geek qui aime surtout développer et créer des pages web pour les premiers services Internet. Il les héberge sur les serveurs d'une société américaine qui un jour l'appelle pour lui annoncer que ses disques sont saturés et qu'elle ne peut plus stocker de données. Après un échange avec le prestataire, le jeune homme s'envole pour les États-Unis pour l’aider à résoudre le problème. Il découvre que l’hébergeur n’est pas installé dans le building ultra moderne qu’il imaginait. Les serveurs sont entreposés dans une petite cabane en bois.

C’est à ce moment-là qu’il réalise qu’il est largement capable de faire mieux. Il rentre en France et crée OVH en 1999. Il n’a que 24 ans. Le choix de ce nom est double. Pour le public, c’est l’acronyme de "On vous héberge". Mais pour les geeks qui communiquent avec lui sur les forums, ce sont les initiales de son pseudo: "Oles Van Herman".

La rencontre avec Xavier Niel

Au départ, OVH entrepose quelques serveurs dans un petit local à Roubaix, mais très vite, il faut s’agrandir. Octave loue alors un espace dans un petit local à Paris qui s'avère vite trop petits. Il cherche des locaux, mais a trop peu d’argent pour en louer. Il le fait savoir sur les forums et Rani Assaf, l’homme de l’ombre de Xavier Niel, lui prête un local dans le 11e arrondissement de Paris. Il y installe d’abord ses serveurs, mais l'entreprise grandit si vite qu'il faut encore trouver plus grand. 

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- © OVH

Il rencontre le fondateur d’Iliad, une jeune société fournissant un accès à Internet. Xavier Niel est séduit par cet entrepreneur acharné qui dort dans sa voiture lorsqu’il vient à Paris. Il lui propose un prêt sur 10 ans pour acheter des locaux dans le XIXe arrondissement. Cet espace nommé le P19 deviendra par la suite le plus grand centre d’hébergement de France. Octave Klaba rembourse en seulement trois ans et n’aura plus jamais d’autres relations financières avec Xavier Niel.

Un patron homme-orchestre qui prend le temps de jouer de la guitare 

Généralement, lorsqu’une entreprise est valorisée plus d’un milliard de dollars et génère un chiffre d’affaires de plusieurs centaines de millions d’euros, son fondateur se concentre sur des axes stratégiques, mais moins opérationnels. Ce n’est pas le cas d’Octave Klaba. Avec sa famille, il tient toujours la barre du navire. Son père est président du groupe, sa mère pilote la partie administrative, son frère s’occupe de la R&D et son épouse gère la communication. Quant à Octave, il fait tout ou presque. Il gère l’expansion de la société, s'occupe du recrutement, recherche de nouveaux contrats avec les grands comptes et garde un oeil sur la partie technique de son activité. Et désormais, pour gérer la croissance de l'entreprise, il structure le board, le Comex et fait entrer des investisseurs (les fonds américains KKR et Towerbrook) afin d'accélérer l'expansion et la croissance. Ainsi, OVH est en train d'investir 1,5 milliard d'euros entre 2016 et 2020.

En parallèle de ces activités de dirigeants, Octave reste un ingénieur. Pour économiser de l’énergie et offrir de meilleurs tarifs à ses clients, il a inventé avec son père le water cooling, une technologie de refroidissement des microprocesseurs en puisant l’eau en sous-sol.

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- © Capture YouTube

Et son temps libre? Il le consacre à sa famille et à la guitare électrique. Chaque année, il donne un concert pour clore l’OVH Summit, une conférence qui rassemble ses salariés et ses partenaires.

Un antihéros de la tech qui mise sur l'humain

Malgré sa réussite, Octave Klaba n’est pas tombé dans les clichés du nouveau milliardaire de la tech, même s’il continue à ne porter que des tee-shirts. Au lieu de se glorifier de son talent en écrasant les autres, il revendique ses faiblesses, ce qui fait sa force. Il a fait face à un cancer sans cacher sa maladie et a récemment annoncé sa décision de perdre du poids.

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- © OVH

Comme il l’a expliqué lors de la conférence BIG de BPIFrance, l’ère des dirigeants forts et imposants ne peut plus faire le poids face aux cérébraux qui mettent en œuvre des méthodes de management plus humaines grâce au collaboratif. Le dirigeant aimerait même aller jusqu'à organiser une direction démocratique de son groupe. Avant de mettre en place ce projet, Octave Klaba a instauré une méthode de recrutement qui tient d'abord compte de l'état d'esprit du candidat avant ses compétences qui, selon le dirigeant, évolueront en fonction de ses capacités d’apprentissage et de remise en question. 

OVH emploie plus de 2000 salariés et recrute en moyenne chaque mois 80 personnes, mais d'ici août prochain, la société recherche un millier de nouveaux talents. D'ici 2020, l'effectif approchera les 5000 personnes.

Créer une alternative mondiale au Patriot Act américain

Mais son ambition va plus loin. Octave Klaba veut installer des serveurs dans tous les pays afin que chacun dispose d'un hébergement local dans le monde entier. Une méthode qui devrait séduire les autorités européennes, en offrant une alternative aux Gafa dont les données des utilisateurs sont stockées aux États-Unis et donc soumises au Patriot Act.

https://twitter.com/PascalSamama Pascal Samama Journaliste BFM Éco