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Numericable: d'où vient la fortune de Patrick Drahi?

Patrick Drahi a permis à ses associés de retrouver plusieurs fois leur mise de départ

Patrick Drahi a permis à ses associés de retrouver plusieurs fois leur mise de départ - Crédits photo : nom de l'auteur / SOURCE

Selon le magazine 'Forbes', la fortune du roi du câble candidat au rachat de SFR s'élève à 4,6 milliards d'euros, soit la 14ème fortune de France. Mais cette somme correspond à la valeur en bourse de ses réseaux câblés.

A ses débuts, Patrick Drahi, le principal actionnaire de Numericable, regardait le classement des hommes les plus riches de Forbes en rêvant d'en faire partie. Il aurait même décidé de se lancer dans le câble car c'était le secteur où il y avait le plus de milliardaires...

Il y a un mois, le roi du câble a fait une arrivée fracassante dans le classement du magazine américain, entrant au 215ème rang mondial, et au 14ème rang français, avec une fortune estimée à 6,3 milliards de dollars, soit 4,6 milliards d'euros.

Précédemment, Challenges avait estimé sa fortune entre 65 et 900 millions d'euros, selon les années.

Fortune virtuelle

Des chiffres aussi divergents s'expliquent par la méthode utilisée. Ces classements évaluent d'abord la valeur des câblo-opérateurs de Patrick Drahi, puis ensuite pondèrent cette valeur par le pourcentage du capital détenu par Patrick Drahi.

Par exemple, Forbes prend comme point de départ la valeur en bourse d'Altice (holding qui regroupe tous ses câblo-opérateurs). Ensuite, le magazine américain prend 69,5% de cette valeur, étant donné que la holding personnelle de Patrick Drahi détient 69,5% d'Altice.

Problème: cette holding personnelle, baptisée Next Limited Partnership Inc, est immatriculée à Guernesey, et ne dépose pas ses comptes. Il est donc impossible de savoir si Patrick Drahi en détient la totalité, ou s'il a des associés. Mais le porte-parole d'Altice indique que Patrick Drahi est le seul actionnaire de cette holding personnelle, et qu'elle n'a pas de dettes.

Quoiqu'il en soit, cette fortune reste pour l'instant virtuelle: il s'agit de la valeur d'actions en bourse, qui ne se transformeront en cash que le jour de leur vente.

Combien d'espèces sonnantes et trébuchantes?

Evaluer la fortune en espèces sonnnantes et trébuchantes s'avère bien plus complexe.

On pourrait même penser que le candidat au rachat de SFR n'a pas grand chose sur son compte en banque. En effet, il assure, dans une lettre au gouvernement, "n'avoir jamais cédé la moindre entreprise en 20 ans de carrière". Et il a déclaré à la presse le 17 mars: "nous ne distribuons pas de dividendes, contrairement aux autres câblo-opérateurs qui se sont gavés de dividendes".

Remonter le temps

Pour y voir plus clair, il faut remonter le temps, et regarder ce qui est arrivé à ses différentes sociétés.

En 1994, il monte à Cavaillon son premier câblo-opérateur, la SA SudCâble Services, dont il détient au départ 6,4% du capital. Le principal actionnaire est Intercomm, un câblo-opérateur américain appartenant à la famille Rifkin. C'est ce dernier qui finance les investissements, via des augmentations de capital successives, qui diluent progressivement Patrick Drahi. Bref, lorsqu'il quitte SudCâble mi-1999, il ne détient plus que 0,5%.

Mais, en parallèle, il lance en 1995 un autre câblo-opérateur à Marne-la-Vallée, baptisé Médiaréseaux. Ici, le principal actionnaire est un autre câblo-opérateur américain, UPC, grand rival des Rifkin. Notre homme détient 0,4% du capital de Mediaréseaux, plus des warrants lui permettant de monter à 5% pour un euro symobolique. En outre, UPC a promis de lui racheter sa participation à leur valeur de marché.

Au 1er trimestre 2000, Patrick Drahi demande à UPC d'honorer sa promessse. Les comptes d'UPC ne disent pas combien il a gagné dans l'affaire, mais donnent certaines indications. D'abord, Mediareseaux est valorisé à l'époque 800 millions d'euros, ce qui valorise les 5% de Patrick Drahi à 40 millions d'euros. Ensuite, une partie de cette somme a apparemment été versée en actions: en effet, UPC a émis à la même époque un paquet d'actions (valorisées 13 millions d'euros) pour racheter un actionnaire minoritaire de sa filiale française. Interrogé sur ce point, le porte-parole d'Altice n'a pas répondu.

Une demi-douzaine de LBOs

Mais l'essentiel est à venir. En mai 2001, Patrick Drahi créé sa propre société, Altice, qui multiplie les rachats de câblo-opérateurs. Pour cela, il utilise la méthode du rachat par endettement: leverage buy out, ou LBO. Au total, le roi du câble monte une demi-douzaine de LBOs, toujours plus gros, qu'il a appelés Altice One, Altice Two, Altice Three, etc.

Dans certains cas, comme Numericable, il monte plusieurs LBOs de suite sur le même réseau câblé. Concrètement, il déboucle le premier LBO en remboursant la dette et les actionnaires, en général via la distribution d'un gros dividende. Au même moment, il monte un second LBO encore plus gros, en levant une nouvelle dette.

Le jackpot pour les actionnaires

Présentation d'Altice aux analystes
Présentation d'Altice aux analystes © Crédits photo : nom de l'auteur / SOURCE

Pour les actionnaires, c'est le jackpot si l'actif vaut plus cher à la fin du LBO qu'à son début. En effet, les actionnaires s'enrichissent alors par rapport à leur mise de départ. C'est ce qui est toujours arrivé avec Patrick Drahi, à en croire une présentation d'Altice destinée aux analystes financiers (cf ci-contre).

Selon ce document, les actionnaires ont retrouvé 6,7 fois leur mise de départ dans le premier LBO, qui portait sur le rachat du câble en Alsace et au Bénélux. Le second LBO, qui portait sur le rachat du câble en France, a permis aux actionnaires de retrouver 4,7 fois leur mise. Enfin, le dernier LBO, qui étendait le périmètre à Completel et s'est conclu par l'entrée au capital du fonds Carlyle, a dégagé un multiple de 3,3 fois la mise initiale.

Association avec Claude Berda et les Grosman?

Reste qu'il est très difficile de savoir combien d'argent a gagné Patrick Drahi dans tous ces LBOs. Il a sûrement touché des sommes importantes au débouclage de chaque LBO. Mais nul ne sait s'il a conservé cet argent, ou s'il l'a immédiatement réinvesti dans le LBO suivant.

Surtout, il a monté ses premiers LBO avec des associés. Ainsi, ING, Société Générale, Rothschild (via leurs fonds Five Arrows), le fonds français Pechel... étaient co-actionnaires des holdings Altice successives.

Et Patrick Drahi aurait aussi eu des associés dans sa première holding personnelle, Altice Participations LP, elle aussi immatriculée à Guernesey. Des sources industrielles parlent de Claude Berda (fondateur du groupe AB) ou des frères Grosman (propriétaires de Celio). Interrogés sur ce point, ni l'un ni l'autre n'ont répondu.

Des conseils qui coûtent cher

Last but not least, Patrick Drahi prélève aussi sur ses câblo-opérateurs des commissions (management fees) en échange de la fourniture de conseils dans divers domaines: technologie, marketing, gestion des clients, informatique, financement, communication, réglementation, gestion.

Chez Numericable, cette commission était calculée en fonction de l'évolution de la trésorerie et de l'excédent brut d'exploitation, et s'est élevée à 13,4 millions d'euros en 2010. Chez Completel, elle s'élevait à 2% du chiffre d'affaires, soit 10,3 millions d'euros en 2011.

Ces commissions étaient envoyées à Londres, chez une autre holding de Patrick Drahi baptisée Altice Services LLP, à en croire le prospectus d'introduction en bourse. Mais elles ont été supprimées après cette cotation.

Fiscalement, ces management fees sont déductibles du bénéfice imposable. Toutefois, le fisc vient de notifier à Completel un redressement fiscal de 11,4 millions d'euros portant sur "la déductibilité de la charge de certaines prestations de services d’actionnaires réalisées en 2009, 2010 et 2011", indiquent les comptes 2013.

Le titre de l'encadré ici

|||Historique

2002-03: Altice One rachète le câble en Alsace et au Benelux
2005-06: Altice et Cinven rachètent le câble en France
2007: Altice et Cinven rachètent Completel
2008: Carlyle prend 38% de Numericable et Completel

Jamal Henni