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Les opérateurs télécoms veulent résister aux géants du web

Il ne faut pas réguler les géants du web pour de mauvaises raisons, a plaidé Bruno Lasserre

Il ne faut pas réguler les géants du web pour de mauvaises raisons, a plaidé Bruno Lasserre - BFM Business

Les opérateurs télécoms craignent d'être réduits à de simples tuyaux transportant des services internet, qu'ils veulent donc faire réguler.

Comment lutter contre les géants de l’internet? Telle a été l’interrogation des débats du colloque Digiworld organisé par l’institut Idate les 18 et 19 novembre à Montpellier. Opérateurs et régulateurs ont chacun avancé leurs idées. En l’absence des principaux concernés, les GAFA (Google Apple Amazon Facebook), à part le moteur de recherche, qui a gentiment été interrogé… sur un autre sujet.

Course à la taille

Mercredi, le directeur général de SFR Numericable, Eric Denoyer, a expliqué que les opérateurs télécoms étaient en effet menacés de devenir de simples tuyaux, pris en tenaille entre les services internet d’une part, et les fabricants d’équipements (Apple, Samsung…) de l’autre.

Le bras droit de Patrick Drahi a avancé sa solution: devenir le plus gros possible. "La consolidation permet d’atteindre une taille critique. Si vous êtes petit, vous ne pouvez pas négocier avec les constructeurs et les éditeurs de services, avoir des prix, etc… Notre service de vidéo à la demande Zive montre que nous avons déjà la taille critique pour négocier avec les ayants droit". Bref, cela justifie les multiples acquisitions menées par Altice, propriétaire de SFR, mais aussi de 49% de BFM TV (qui édite ce site web).

Calmer le GAFA bashing

Jeudi, le gendarme de la concurrence Bruno Lasserre a d’abord voulu calmer le GAFA bashing. "Nous devons admettre que les plates-formes sont pro-compétitives": elles créent des marchés, augmentent la demande, ce qui est bon pour le consommateur.

Il a ensuite prévenu: parmi les motivations à réguler les géants du web, "il y a de bonnes raisons, et de mauvaises raisons". En particulier, certains veulent réguler les GAFA pour protéger les positions acquises. "Certains politiques veulent les réguler pour protéger les opérateurs historiques. C’est risqué car c’est un danger pour l’innovation". Autrement dit, "redistribuer la rente" d’une autre manière n’est pas une bonne motivation pour réguler les géants du net. Il a donc réclamé "un débat démocratique" sur les motivations de la régulation du numérique.

Enfin, le président de l’Autorité de la concurrence a appelé à être prudent. "Réguler trop vite pourrait échouer, car les modèles économiques bougent très vite. La régulation elle-même pourrait échouer" en étant inapplicable, a-t-il prévenu, rappelant l’exemple de la loi Galland.

Toutefois, il a mis sur la table plusieurs propositions. En particulier, le pouvoir économique des entreprises du numérique ne devrait pas être évalué avec les mesures traditionnelles du droit de la concurrence (parts de marché basées sur le chiffre d’affaires), mais avec de nouvelles mesures, à commencer par leur capacité à collecter et exploiter les données des internautes.

L'Arcep "très contente de ne rien faire"

Peu auparavant, le gendarme des télécoms Sébastien Soriano avait aussi appelé à la modestie. "En général, on régule des choses que l’on connaît. Mais quand on régule des plates-formes, une messagerie instantanée…, ce n’est pas clair. Il faut donc être modeste et penser différemment". Il a repris à son compte les propos du ministre de l'Économie Emmanuel Macron: "Le rôle du régulateur n’est pas d’interdire mais de permettre". Ainsi, sur la régulation de l’internet des objets: "Si à la fin, nous n’avons rien à faire, nous serons très contents".

Surtout, il juge impossible d’imposer les mêmes obligations aux opérateurs télécoms et aux géants du web. "Nous ne devons pas réguler symétriquement les uns et les autres, même si c’est la demande des opérateurs télécoms. Si les réalités sont différentes, alors la régulation est différente, nous devons l’assumer. Toutefois, il n’est pas acceptable qu’une forte régulation pèse sur les opérateurs télécoms, et aucune sur les services over-the-top. Il faut leur imposer certaines règles".

Le président de l’Arcep (Autorité de régulation des communications électroniques et des postes) a lui aussi avancé plusieurs pistes. D’abord, agir au niveau européen, via le Berec qui regroupe les gendarmes des télécoms du Vieux continent. Ensuite, "promouvoir la soft law", c’est-à-dire la régulation non contraignante: recommandations, chartes avec les intéressés… Enfin, noter publiquement les services web, notamment en fonction de leurs performances, de leur ouverture, etc. 

La télévision terrestre n'a pas peur des web TV

La menace que font peser les géants du net sur la télévision traditionnelle a été relativisée lors d’un débat organisé mercredi. Pour le PDG de TDF Olivier Huart, "on se fait peur. La mort de la télévision traditionnelle est largement exagérée". Il a rappelé que le poids économique des acteurs du web comme Netflix était aujourd’hui 15 fois plus petit que celui des acteurs de la télévision traditionnelle, rapport qui pourrait passer à 7 fois d’ici la fin de la décennie. En outre, si toute la diffusion de la télévision ne se faisait plus via les fréquences hertziennes terrestres mais uniquement via le web, "cela multiplierait le trafic internet français par quatre, et coûterait 2 milliards d’euros par an, au lieu de 200 millions d’euros en hertzien".

Florence Le Borgne, consultante à l’Idate, a abondé en son sens: "Aux États-Unis, le nombre d’abonnés à la télévision payante stagne plus qu'il ne recule véritablement. Il y a une baisse légère mais pas de retournement massif. Parmi ceux qui ont résilié leur abonnement au haut débit, seuls 3% ont totalement abandonné la télévision payante".

Jamal Henni, à Montpellier