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L'histoire secrète du lancement chaotique de Free Mobile

Free présentait son offre à prix cassés en janvier 2012.

Free présentait son offre à prix cassés en janvier 2012. - Thomas Coex - AFP

Le 10 janvier 2012, Free présente son offre de téléphonie mobile. Une révolution dans les télécoms. Mais le site internet de l'opérateur ne tiendra pas le coup, occasionnant une pagaille sans précédent.

Mardi 10 janvier 2012, Free présente son offre de téléphonie mobile. L’événement est d’importance. L’émergence d’un quatrième opérateur, réputé casseur de prix, va profondément modifier le paysage français des télécoms. Mais, on l’a aujourd’hui oublié, cette journée du 10 janvier ne se passe pas du tout comme prévu. Un énorme bug technique met en danger tout l'édifice: le site internet de Free Mobile ne tient pas le choc face aux centaines de milliers de connexions d'internautes et tombe en rade à la fin de la journée. Il sera quasiment impossible de souscrire aux offres de Free jusqu'à la fin de la semaine. L'image de l'opérateur en prend un coup.

Près de 5 ans plus tard, une décision de justice, que révèle aujourd'hui BFM Business, nous éclaire sur les circonstances de cet accident industriel. Free tient en effet pour responsable l'équipe d'ingénieurs chargée de la conception du site internet dédié aux abonnements. D'après l'opérateur, l'un des développeurs a pris la liberté de modifier plusieurs lignes de code, quelques heures seulement avant la mise en ligne du site internet. Et ce alors que des tests concluant avaient été réalisés la veille du lancement de Free mobile.

Pas d'explication

"Cet acte fautif a fortement impacté l'activité et l'image de la société", écrit l'opérateur dans la lettre de licenciement qu'il enverra à cet ingénieur. "Plus de 700.000 personnes ont tenté de se connecter sur le site mardi 10 janvier mais seules 7.500 demandes d'inscription ont pu être saisies (soit moins de 1%) et les données enregistrées se sont avérées inexploitables" souligne l’auteur de ce courrier. Il est également reproché à ce salarié de n'avoir pas été en mesure d'expliquer son erreur, ni de la corriger, obligeant son employeur à "monopoliser d'autres services pour la mise en place d'un logiciel de substitution".

Le directeur technique de Free, l'incontournable Rani Assaf, s'est en effet attelé lui-même à la tâche. Dans le livre Xavier Niel, La voie du pirate (ed. First), on peut ainsi lire: "Rani s'attelle à la tâche, seul (...) En 4 jours sans dormir et en ingurgitant des quantités astronomiques de café, il reconstruit ce que les 6 ingénieurs ont mis 2 ans à bâtir". Le vendredi, la panne est enfin réparée. La conquête de Free dans le mobile peut reprendre, 2 millions d'abonnés sont comptabilisés dès le vendredi soir.

Rupture conventionnelle ou licenciement 

C'est alors que l'équipe d'ingénieurs est convoquée par le tout-puissant directeur technique de Free. Leurs options sont simples: accepter une rupture conventionnelle ou s'exposer à un licenciement pour faute grave. Plusieurs membres de l'équipe acceptent de partir contre un chèque, mais le développeur incriminé refuse. Il est mis à pied, son badge et son accès à sa messagerie professionnelle sont désactivés et il reçoit quelques jours plus tard un courrier qui lui notifie son licenciement pour faute grave. L'ingénieur n'entend pas en rester là, et décide dans la foulée d'attaquer Free devant le conseil des Prud'hommes.

Bouc émissaire ou responsable? Le développeur accusé se défend. Selon lui, la panne n'est pas due aux concepteurs du logiciel d'abonnements mais aux serveurs de Free, qui ont été surchargés par le nombre de connexions. "C'est un défaut de configuration matérielle des serveurs informatiques qui a eu pour conséquence qu'ils n'ont fonctionné qu'à hauteur de 5%, ce qui a occasionné un embouteillage pour les usagers", dit-il. Aucune faute ne peut donc lui être imputée car ces serveurs n’étaient pas sous sa responsabilité. À ses yeux, son équipe a été victime d'une "punition collective" et lui-même d'un "licenciement vexatoire".

Il revient à Free de prouver, devant la justice, la responsabilité de l'ingénieur. Mais les preuves manquent. Devant les juges, l'opérateur ne peut produire que des articles de presse qui évoquent la pagaille au moment du lancement de l'offre de Free Mobile. En conséquence, en septembre 2013, Free est condamné par le Conseil des prud'hommes à payer 30.000 euros au développeur. Une décision confirmée il y a quelques semaines par la Cour d'appel de Montpellier. Finalement, le développeur touchera 27.000 euros d'indemnités, dont 13.000 euros de dommages et intérêts pour licenciement "sans cause réelle et sérieuse".

Interrogé, Free indique ne pas commenter les décisions de justice.

Simon Tenenbaum