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Privé d'une méga-commande en Irak, Siemens s'en prend aux États-Unis

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- - Odd Andersen / AFP

Le PDG du plus puissant groupe d'ingénierie d’Europe s’est exprimé, jeudi, comme un chef de la diplomatie allemande, voire de l'Union européenne.

Siemens a décidé ne pas se laisser faire. L'industriel allemand, écarté en Irak d’un méga-contrat électrique au profit de son concurrent américain General Electric, met en cause Washington.

Le PDG du plus puissant groupe d'ingénierie d’Europe s’est exprimé, jeudi, comme un chef de la diplomatie allemande, voire de l'Union européenne. Sur des chaînes de télévision allemande et américaine, Joe Kaeser a exigé le « respect » dû à son entreprise, ainsi que des « règles du jeu équitables ».

Il juge « clair » que des « forces extraordinaires » se sont mises à l’œuvre afin de contraindre le gouvernement irakien à changer, en faveur de l’américain General Electric, l’attribution d’un immense projet d’électrification. D’après Siemens, c’est bien la Maison-Blanche qui est derrière sa récente éviction. L’industriel allemand avait pourtant conclu un protocole d’accord (non contraignant) avec Bagdad - contrat initial à 15 milliards de dollars.

La chancelière Angela Merkel a fait campagne auprès de son homologue irakien Haïder al-Abadi, qui a depuis quitté ses fonctions. Le numéro 2 du ministère allemand de l’Economie a qualifié de « très importante » cette contribution à la « stabilisation économique » du pays. Fin septembre, le quotidien économique allemand Handelsblatt titre : « L’électricité pour tout un pays : Siemens espère une commande historique ». Le PDG évoque alors une « promesse faite au peuple irakien et à sa jeunesse ». Et puis, pour lui, l’affaire est d’autant plus la bienvenue que les comptes de sa division énergie ont basculé dans le rouge (139 millions d’euros de pertes trimestrielles).

L’intervention de l’administration Trump

Mais comme l’explique un analyste financier de Wolfe (à New York), la concurrente américaine GE Power a, elle aussi, grandement besoin de rétablir ses résultats. Et ce contrat irakien permettrait alors de « modifier le sentiment » des investisseurs.

Un mois à peine après les intentions officielles exprimées par Bagdad, on a appris qu’après intervention de l’administration Trump, la commande si prometteuse revenait finalement au groupe américain... Washington n’hésitant pas à invoquer la mémoire des milliers de ses soldats morts depuis 15 ans en terre irakienne. La BDI, l’organisation de l’industrie allemande, y voit une « application inacceptable de la doctrine America First », destinée à « fausser la concurrence mondiale ».

Après l’indulgence, la défiance

On ne saurait dire que le PDG de Siemens a eu recours à la menace, mais cela y ressemble quand même. Dans ses sorties médiatiques de jeudi, à chaque fois, il a souligné que ses effectifs comptent aux Etats-Unis quelque 60 000 personnes, avec 150 000 emplois indirects. « Nous sommes un groupe américain », a-t-il martelé.

Au début du mandat de Donald Trump, Joe Kaeser, en tant que chef de file de l’industrie allemande, s’était montré plutôt arrangeant à son égard. « Laissons-lui une chance », avait-il demandé en janvier 2017. Quatre mois plus tard, c’est même lui qui, en personne, fait l’honneur de la visite de locaux berlinois à Ivanka Trump, fille et conseillère du président.

En janvier dernier, au forum économique de Davos, lors d’une session d’échanges avec des dirigeants d’entreprise, on le voit assis à ses côtés, souriant. Toutefois peu après, le PDG allemand met ouvertement en cause la politique commerciale du chef de l’Etat américain à la suite de sa décision d’instaurer des taxes sur l’acier et l’aluminium étranger. La rupture est actée. Et la volonté de composer a laissé place à un mépris à peine voilé : en présentant jeudi ses derniers comptes trimestriels, Joe Kaeser déclare avoir « appris » à ne pas répondre à ce qui est « lancé sur Twitter ».