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TOUT COMPRENDRE – La levée des brevets pourra-t-elle accélérer la vaccination?

Un vaccin de la firme AstraZeneca

Un vaccin de la firme AstraZeneca - Johan NILSSON / TT NEWS AGENCY / AFP

Le président américain Joe Biden s'est dit favorable à la levée des protections de propriété intellectuelle pour les vaccins contre le Covid-19 afin d'accélérer la campagne. En réalité, cette mesure risque d'avoir bien peu d'effets concrets à court terme.

Les laboratoires vont-ils finir par abandonner leur brevet sur les vaccins contre le Covid-19? C'est le souhait de nombreuses ONG depuis le début de la vaccination et c'est désormais aussi celui de l'administration Joe Biden. "L'administration croit fermement aux protections de la propriété intellectuelle, mais pour mettre fin à cette pandémie, elle soutient la levée de ces protections pour les vaccins contre le Covid-19" a indiqué la représentante américaine au Commerce Katherine Tai dans un communiqué.

•Qu'est-ce qu'un brevet de protection?

Pour protéger leurs recherches, les entreprises privées comme publiques déposent des brevets pour interdire ou limiter l'utilisation par des tiers. Dans le cas des vaccins contre le Covid-19, les laboratoires ont donc protégé leurs secrets de fabrication pour éviter une reproduction illicite.

•Pourquoi les laboratoires refusent-ils de lever ces brevets?

En réalité, Moderna avait décidé, dès octobre dernier, de ne pas appliquer ses brevets sur son vaccin pendant la pandémie. C'est le seul laboratoire à s'y être engagé. Pour autant, les brevets autour du vaccin sont multiples: il y en a sur les molécules, sur la méthode de fabrication, sur les résultats des essais cliniques… "Difficile de savoir ce que Moderna rend véritablement public" explique Patrick Biecheler, Managing Partner chez Roland Berger et spécialiste du secteur.

Dans le secteur pharmaceutique, où l'innovation est le principal levier de croissance des entreprises, le brevet est en fait indispensable. C'est encore plus vrai pour les fabricants Pfizer et Moderna qui utilisent une technique révolutionnaire (l'ARN messager), destinée à soigner à une multitude de maladies dans le futur.

Le laboratoire français Sanofi, qui a pris du retard sur son propre vaccin, s'est récemment engagé à produire des vaccins pour Pfizer et J&J. Mais c'est bien du flaconnage dont il s'agit et sûrement pas de secrets de fabrication.

L'enjeu, il n'est pas de faire des transferts de licence. L'enjeu, il est de laisser les laboratoires continuer leurs investissements" expliquait même en janvier dernier le président de Sanofi France, Olivier Bogillot sur BFMTV.

En clair, rompre les brevets serait un mauvais message envoyé et freinerait les futurs investissements des laboratoires, expliquent ces derniers.

•Peut-on imposer la levée des brevets?

Un précédent existe: celui des médicaments antirétroviraux contre le VIH. Apparus au début des années 1990, leurs prix étaient prohibitifs et la communauté internationale s'est employée pour permettre leur diffusion dans les pays pauvres. Mais plus qu'une opération juridique, c'est surtout la pression sur les fabricants qui a permis de faire baisser les prix.

•Une levée des brevets pourrait-elle permettre une accélération de la vaccination?

Non. La levée des brevets serait avant tout symbolique. Quand bien même les fabricants de vaccins jouaient le jeu en révélant tous leurs secrets de fabrication, la chaîne d'assemblage des vaccins est très complexe et demande d'importants investissements. C'est particulièrement vrai pour les vaccins ARN messager dont une stricte chaîne du froid à -70°C doit être maintenue pour assurer la production. Aujourd'hui, peu de sites dans le monde ont les moyens de le faire et construire un nouveau site prendrait des mois, sans compter les homologations indispensables pour assurer la bonne réalisation du vaccin.

C'est un peu moins vrai pour AstraZeneca ou Johnson&Johnson, en théorie plus simples à fabriquer, mais cela ne résout pas le principal problème actuel, celui des capacités de production et de l'approvisionnement en matières premières.

En revanche, si le Covid-19 est parti pour durer, des transferts de licences pourront être intéressants afin de libérer les sites de production en Europe, qui pourront alors se concentrer sur les autres vaccins et traitements.

Thomas Leroy Journaliste BFM Business