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Sous les panneaux solaires, l'ombre du travail forcé en Chine

Des panneaux solaires à Huainan, en décembre 2017 en Chine

Des panneaux solaires à Huainan, en décembre 2017 en Chine - - © 2019 AFP

La Chine, devenue en dix ans la principale source de panneaux photovoltaïques dans le monde, produit une grande partie de sa matière première dans la région du Xinjiang où la communauté Ouïghour serait enrôlée de force par les autorités.

Que se passe-t-il exactement dans les usines de polysilicium du Xinjiang? C'est la question qui agite les acteurs mondiaux de l'énergie solaire depuis plusieurs mois. En janvier dernier, un rapport du think-tank américain Horizon Advisory, relayé dans le New York Times, mettait en lumière les suspicions de travail forcé au sein des usines concernées. BFM Business avait d'ailleurs évoqué cette information.

Retour en arrière. Depuis plusieurs années, les enquêtes se multiplient sur la situation du Xinjiang, la région la plus grande de Chine, située à l'extrême-ouest du pays. A la frontière avec le Kazakhstan, c'est ici que vit majoritairement la communauté musulmane Ouïghour, cible de la répression de l'Etat central.

L'année dernière, plusieurs rapports sont venus documenter les accusations de travail forcé dans le secteur du coton. Plus de 570.000 Ouïghours seraient ainsi enrôlés de force via des controversés programmes de travail obligatoire, destinés à "rééduquer" les populations locales. Des charges balayées d'un revers de la main par les autorités chinoises qui contestent les accusations.

Depuis la fin des années 1990, elles doivent pourtant faire face à de fortes tensions ethniques dans la région, marquées par des attentats. De nouvelles attaques à la fin des années 2000 ont ensuite entraîné la création de camps d'internement, principalement depuis 2016 avec la nomination par Pékin de l'ancien militaire Chen Quanguo à la tête de la région.

Centres de détention présumés au Xinjiang
Centres de détention présumés au Xinjiang © Laurence CHU © 2019 AFP

Car le Xinjiang est "une zone de priorité industrielle pour la Chine" explique Emily de la Bruyère, d'Horizon Advisory. "Et il n'y a pas que le coton, il y aussi l'industrie solaire." La région est effectivement devenue un des grands acteurs dans la fabrication des panneaux solaires, à toutes les étapes du processus. Mais c'est surtout la fabrication du polysilicium, élément de base des panneaux photovoltaïques, qui connaît un essor important.

Du charbon pour le solaire

Pour fabriquer des panneaux, il faut partir du quartz. Plusieurs processus de raffinage permettent de le transformer en silicium polycristallin, ou polysilicium. Si le quartz est abondant sur la Terre, sa transformation réclame des procédés très énergivore. "Cela revient à faire fondre du sable" explique Fabrice Poulin, fondateur du cabinet de consulting Infinergia, spécialisé dans l'énergie durable. Pour atteindre de telles températures, on utilise des fours électriques ou des énergies fossiles. A défaut de fours électriques, le Xinjiang regorge de charbon pour fabriquer du polysilicium.

Entre 2010 et 2020, la Chine est ainsi devenue, de loin, la première productrice, avec 80% de la production mondial du matériau. Aujourd'hui, environ 45% polysilicium vient du Xinjiang, selon le cabinet spécialisé Bernreuter Research. Dans le monde, une quantité phénoménale de panneaux photovoltaïques trouvent donc leur source dans les usines de la province.

Mais cette filière recourt-elle pour autant au travail forcé?

"Pour la production de polysilicium, il y a finalement très peu de main d'œuvre" indique un industriel du secteur qui travaille avec la Chine. "Ce sont plutôt les étapes d'assemblages qui demandent du personnel. Et là, ça se passe dans les autres provinces".

"C'est vrai que ce n'est pas un travail aussi intensif que le coton mais même un seul travailleur forcé, c'est trop" répond Emily de la Bruyère. Dans son rapport, elle pointe du doigt les principaux fabricants chinois, notamment pour leurs liens avec le "Corps de production et de construction du Xinjiang", une organisation gouvernementale paramilitaire tenue responsable du travail forcé dans la province.

Répercussions politiques

La Chine a vivement contesté ces accusations, assurant qu'il n'existait pas de travail forcé dans le pays. "Nous appelons également les médias qui s'engagent à faire des reportages objectifs" a lancé le porte-parole du Ministère des Affaires étrangères en février dernier. L'appel a bien été reçu par l'agence Bloomberg dont deux journalistes se sont rendus dans le Xinjiang pour visiter les usines concernées. Sans succès puisque leur accès aux sites a été refusé et les questions à la population ou aux employés totalement proscrites.

Le scandale a néanmoins fait suffisamment de vagues pour prendre une tournure politique. La fédération professionnelle SolarPower Europe s'est fendue d'un communiqué pour dénoncer tout travail forcé et a lancé une enquête sur cette question. De son côté, l’Association américaine de l’industrie de l’énergie solaire, qui réunit une partie des industriels outre-Atlantique, a aussi exprimé son inquiétude. Ce jeudi, elle a publié un protocole détaillé pour assurer une meilleure traçabilité des composants. Les autorités européennes et américaines se sont aussi emparées du sujet.

Les panneaux français épargnés?

Et du côté français ? Peu de chance de trouver du polysilicium suspect, assurent les industriels. Sur les installations importantes comme les parcs solaires, les fabricants doivent ainsi répondre à des appels d'offre auprès de la Commission de régulation de l'énergie (CRE). Les critères de choix sont principalement le prix mais aussi l'empreinte carbone de la supply chain. "C'est quelque chose de très différenciant par rapport aux autres pays" assure Alexandre Roesch, délégué général du Syndicat des énergies renouvelables (SER), un organisme qui promeut les intérêts des industriels.

Les candidats aux appels d'offres doivent d'ailleurs obtenir une certification, réalisée par l'entreprise Certisolis, qui identifie avec précision l'origine des matières premières et leu bilan carbone. "Si vous prenez du polysilicium du Xinjiang, impossible d'avoir la certification" tranche Gisèle Bovo, responsable Qualité et Certification. Pour BFM Business, Certisolis a résumé l'origine du polysilicium dans les quelques 220 dossiers de candidature de la tranche d'appels d'offres actuelle (qui court de 2017 à 2021).

Origine du polysilicium pour les appels d'offres publiques en France (CRE4)
Origine du polysilicium pour les appels d'offres publiques en France (CRE4) © Certisolis

En premier lieu, les matériaux utilisés viennent d'Allemagne (31,2%) et de Chine (23,6%) mais pas de la province du Xinjiang. Suivent ensuite la Norvège (15,6%), les Etats-Unis (12,9%) et la Corée du sud (9,1%). Le Xinjiang, dont l'empreinte carbone explose avec l'utilisation massive du charbon, ne représente que 2,3% des dossiers. En l'occurrence, un seul fabricant dont une partie de l'approvisionnement venait de la province contestée est concerné. "Le certificat a créé une barrière à l'entrée et seules les entreprises les plus vertueuses peuvent candidater" poursuit Gisèle Bovo, précisant que la prochaine tranche d'appels d'offres sera plus sévère encore.

Cette règle vaut pour les appels d'offres publics qui représentent environ deux tiers des panneaux solaires importés chaque année en France. Pour les autres, difficile d'avoir des certitudes. Un constructeur chinois peut très bien avoir plusieurs filières, plus ou moins vertueuses. Par exemple, les panneaux solaires vendus dès cet autonome en France chez Ikea sont fabriqués par le Chinois JA Solar.

Ce groupe a des liens évidents avec le polysilicium produit dans le Xinjiang, en témoigne un contrat d'approvisionnement signé en septembre dernier avec un grand fournisseur local. Pour autant, rien n'indique que le matériau utilisé pour les panneaux Ikea ne vient pas d'une autre région (contacté, le géant suédois n'a pas encore donné suite). "Obtenir une parfaite traçabilité reste compliquée" reconnait un industriel. D'autant que les usines poussent désormais dans d'autres provinces.

Une réindustrialisation en France?

Mais la grogne contre les produits chinois pourrait faire tache d'huile. L'enjeu industriel est effet majeur pour les Etats-Unis et l'Europe. La demande en panneaux photovoltaïques va fortement augmenter dans les années qui viennent. Il y a encore dix ans, avant que le concurrence chinoise n'en vienne à bout, une grande partie du silicium était produit des deux côtés de l'Atlantique. Fin mars, le groupe américano-espagnol Ferroglobe a annoncé la fermeture de deux usines de silicium en Isère, supprimant 350 emplois. Dans le même département, c'est le fabricant de panneaux photovoltaïques Photowatt qui est menacé.

Energivore et donc peu écologique, la fabrication du silicium n'a plus la cote en France. Mais la crise sanitaire a aussi mis en lumière la dépendance de la Chine dans ce secteur, d'autant que le silicium est aussi utilisé pour la fabrication des semi-conducteurs.

Lors d’une séance de questions-réponses au Sénat le 31 mars dernier, le Premier ministre Jean Castex a ainsi assuré que la Commission européenne travaillait "sur la possibilité d’introduire des critères de contenu de production locale dans tous les appels d’offres pour le solaire qui sont conduits à l’échelle du territoire communautaire."

Reste que les panneaux solaires made in China coûtent en moyenne 20 à 30% moins chers. Et il sera probablement difficile de s'en passer si le photovoltaïque reste une priorité, notamment en France.

Thomas Leroy Journaliste BFM Business