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Pourquoi la France n'est pas près de vendre du cuir à l'Allemagne

La France et l'Allemagne ont beau être complémentaires sur le marché du cuir, elles ne commercent que très peu ensemble.

La France et l'Allemagne ont beau être complémentaires sur le marché du cuir, elles ne commercent que très peu ensemble. - Nick Coombe - Flickr - CC

Les Français sont les troisièmes vendeurs mondiaux de cuir brut. Les Allemands les quatrièmes acheteurs de la planète. Mais sur ce marché spécifique, leurs relations commerciales se limitent à la portion congrue. Voici pourquoi.

En 2015, la France a perdu son statut de premier partenaire économique de l'Allemagne. Les causes de ce "déclassement" qui relègue l'Hexagone au deuxième rang derrière les Etats-Unis sont multiples. Mais s'il est un marché qui ne compte en rien dans ce léger délitement des relations commerciales des entreprises françaises avec la première économie d'Europe, c'est bien celui du cuir. Car, en la matière, nos échanges respectifs n'ont jamais été intensifs. La France est pourtant l'un des premiers fournisseurs mondiaux de cuir brut. Et l'Allemagne, le quatrième importateur de la planète. Mais l'offre française ne rencontre pas la demande allemande. En cause: le poids de l'histoire, et la persistance des habitudes.

L'Allemagne doit abreuver son énorme industrie automobile, aux marques premium à la Audi, BMW et Porsche qui vendent à tour de bras des "intérieurs cuirs" cossus. Les constructeurs en consomment tellement que l'Allemagne est le deuxième importateur d'Europe derrière l'Italie selon les chiffres 2014 du Conseil National du Cuir. Mais pour recouvrir sièges et banquettes, elle sollicite prioritairement des éleveurs autrichiens. Elle se fournit aussi, dans une moindre mesure, en République Tchèque, aux Pays Bas, en Italie et en Pologne. Des pays qui ne sont pourtant pas de gros producteurs, où qui sont eux-mêmes des tanneurs à échelle industrielle, comme l'Italie, et ne vendent donc que peu de peaux non-traités.

Un cuir français qui convient aux besoins allemands

De l'autre côté du Rhin, la France, plutôt dépourvue en tannerie, figure sur la troisième marche du podium des exportateurs mondiaux de peaux. Juste derrière les géants de l'élevage bovin que sont les États-Unis et l'Australie. Or l'Hexagone, premier fournisseur de l'Italie en peaux brutes, ne vend que très peu à l'Allemagne.

Pourtant, la production française correspond aux besoins allemands. En dehors des 30% de peaux de veaux, les plus chères, destinées à devenir des sacs, portefeuilles ou chaussures de luxe, la France vend principalement du cuir bovin classique, qui pourrait en partie convenir à l'industrie automobile, qui recherche du cuir de jeune bovin.

L'Allemagne veut des interlocuteur germanophones

Certes, les cuirs français figurent parmi les plus chers. Et "l'Allemagne n'est pas toujours prête à payer le prix", souligne Denis Geissmann, gérant de l'entreprise de négoce Dege Trading, et président du Syndicat national des cuirs et peaux. Mais il y a surtout des habitudes bien ancrées qui empêchent les échanges de décoller. "Un phénomène culturel", à en croire Denis Geissmann.

"À l'époque où les tanneries françaises ont fermé, il y a 25-30 ans, les producteurs français qui cherchaient à vendre leur production à des transformateurs étrangers ne parlaient pas allemand", rappelle le spécialiste. Sans doute le souvenir trop frais des conflits passés. Or en ce temps, "les Allemands jugeaient importants que leurs interlocuteurs commerciaux s'expriment dans leur langue". Ils privilégient donc les relations commerciales à l'Est, avec des germanophones, comme les Autrichiens. D'autant que leurs bêtes, et donc leurs peaux, ressemblent à celles des bovidés allemands. Les tanneurs du pays reconnaissent le produit, savent comment le traiter.

La France privilégie l'Italie

Parallèlement, la France développe ses échanges avec l'Italie. "Pas parce que les Français parlent mieux l'Italien", ironise Denis Geissmann, mais notamment parce que les peaux françaises sont particulièrement appropriées pour les industries locales, comme la confection de semelles en Toscane. Aujourd'hui, l'Hexagone écoule 80% de sa production en Italie. Premier fournisseur d'une péninsule devenue entre-temps le deuxième importateur mondial de cuir brut, juste derrière la Chine.

"Aujourd'hui, l'Allemagne achète plus de cuir français qu'il y a dix ans", concède le président du Syndicat national des cuirs et peaux. Mais la France a peu de chances de figurer un jour parmi les partenaires allemands privilégiés sur ce marché. Parce que la technique de tannage varie en fonction du type de peau. Du coup, explique Denis Geissmann, les industriels du secteur "tiennent à leurs habitudes. S'ils ont commencé à acheter tchèque, ils connaissent le produit, ils savent comment il va sortir des tanneries, ils continueront"…

Nina Godart