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L’idée de génie d’une entrepreneuse pour faire renaître la production de soie en France

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Clara Hardy, ex-étudiante en design, a inventé une nouvelle manière de produire de la soie, en transformant les vers en ouvriers qui fabriquent directement des formes en soie au lieu de leur traditionnel cocon.

Lundi, l’Inpi a décerné le trophée de l’inventeur le plus innovant de 2018 à une designeuse qui a révolutionné un savoir-faire séculaire : celui de la soie. Cette jeune femme a créé Sericyne en 2015, une start-up qui commercialise des produis en soie à nulle autre pareille. À mi-chemin entre le papier et le textile, ils sont directement issus du travail de vers à soie.

Traditionnellement, les fabricants de soie récupèrent les cocons produits naturellement par les bombyx du mûrier. Ensuite, il faut ébouillanter le cocon (en tuant le ver au passage), puis le dévider, tisser les fils entre eux pour les rendre plus solides, etc. En tout, sept étapes de confection extrêmement chronophages, coûteuses, qui nécessitent beaucoup de main d’œuvre, de ressources et de transport.

Trois étapes de fabrication au lieu de sept

Le procédé mis au point par Clara Hardy, la présidente de Sericyne, est révolutionnaire. Il ne compte que trois étapes de fabrication. Sans rentrer dans les détails, secret industriel oblige, elle explique que c’est le ver, placé directement sur un moule en 3D, qui tisse lui-même la forme à la taille et aux reliefs souhaités par le designer.

Comment lui est venue l’idée de transformer les bombyx en petits ouvriers d’atelier ? Clara Hardy a commencé à étudier le comportement des vers à soie dans le cadre de son projet de fin d’étude pour l’Ecole Boulle. Elle conservait notamment une cinquantaine de spécimens dans sa chambre de colloc étudiante pour les observer.

Sericyne
Sericyne © Sericyne

En parallèle à la même époque, elle travaille avec un expert de la soie qui connaît sur le bout des doigts tout le cycle de la production.

"Au départ, je cherchais à créer de la matière avec le cocon. Puis je me suis dit qu’il fallait aller plus loin, et chercher à faire faire au ver autre chose qu’un cocon. Quand j’ai soumis l’idée à cet expert, moi qui n’avais jamais vu un bombyx de ma vie avant d’entamer ce projet, il a trouvé l’idée loufoque. Et puis finalement, il a commencé à y croire et à se prêter au jeu", raconte Clara Hardy.
Sericyne
Sericyne © Sericyne

A l’arrivée, et de surcroît sans tuer le ver, elle obtient une soie en trois dimensions, rendu solide par une substance collante que déverse le ver sur la soie, et qui permet normalement de rendre le cocon résistant. Cette "colle naturelle", qui est retirée de la soie textile traditionnelle au cours de la fabrication, s’appelle… la séricine.

Sericyne
Sericyne © Sericyne

La soie Sericyne n’a donc pas les mêmes débouchés que la soie traditionnelle. Elle peut agrémenter des vêtements, mais elle sert surtout à confectionner des éléments de décoration, comme des paravents et des voilages, ou du packaging de luxe, de la haute horlogerie et de la haute joaillerie. "Elle ouvre la soie à des secteurs dans lesquels elle n’était pas historiquement", se félicite Clara Hardy.

Séricyne
Séricyne © Sericyne

Et les clients se bousculent au portillon "curieux et séduits par le côté onirique de travailler avec des vers à soie", souligne-t-elle. Des grands et petits noms du luxe dont la créatrice tait le nom comme il est d’usage dans ce secteur. Ces marques de grande renommée s’occupent de la commercialisation et permettent à Clara Hardy de se concentrer sur la renaissance d’une filière soie française totalement moribonde.

"En France, le savoir-faire s’était complètement perdu. Nous avons retrouvé des gens qui l’avaient mais ne l’utilisaient plus, en enquêtant auprès des musées des Cévennes, du Lyonnais ou de Touraine, des régions où l’industrie de la soie était importante à l’époque d’Henri IV. Ils s’y sont remis pour nous, en complément de leur activité principale, souvent l’apiculture ou la viticulture", raconte la fondatrice de Sericyne.
Serycine
Serycine © Serycine

Lorsqu’elle a créé sa start-up en 2015, elle travaillait avec trois éleveurs. Aujourd’hui, ils sont presque dix, et envoient à son atelier situé dans les Cévennes, où travaillent 8 salariés, quelques 2000 vers à soie par jour. Clara Hardy, elle, partage son temps entre le Gard et Paris, où la start-up est "incubée" à Station F, sous la protection de LVMH. Le numéro un du luxe la met en relation avec ses prestigieuses maisons et lui permet de faire décoller ses ventes. Déjà en 2017, Sericyne s’était trouvé de prestigieux parrains lors d’une levée de fonds de près de 700.000 euros, comme Xavier Niel (Illiad) ou Jacques-Antoine Granjon (Ventes-Privées).

Sericyne
Sericyne © Sericyne

Prochaine étape pour Sérycine : la cosmétique. Une idée qui date du voyage de fin d’étude de Clara Hardy en Asie, pour approfondir ses connaissances sur la soie. Là-bas elle avait rencontré des femmes qui se mettaient des cocons sur le bout des doigts pour se gommer le visage. Elles lui ont raconté les pouvoirs de la soie, qui hydrate et régénère les cellules. "On est en train de développer toute une gamme de produits cosmétiques : des masques, des papiers matifiants". Un segment qui devrait vite dépasser la décoration et devenir le plus rémunérateur pour Sericyne, grâce à la récurrence des ventes de ce type de produits.

Sericyne
Sericyne © Sericyne
https://twitter.com/ninagodart Nina Godart Journaliste BFM Éco