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Crise des sous-marins: l'Assemblée nationale veut savoir si la "trahison" de l'Australie était détectable

Le PDG de Naval Group sera auditionné mardi par deux commissions de l'Assemblée nationale sur l'affaire des sous-marins australiens

Le PDG de Naval Group sera auditionné mardi par deux commissions de l'Assemblée nationale sur l'affaire des sous-marins australiens - Naval Group

Le PDG de Naval Group sera entendu mardi par les commissions des Affaires économiques et de la Défense de l'Assemblée nationale pour savoir pourquoi le contrat a été rompu si brutalement et si Naval Group a été pris en traître.

Les sonars de Naval Group n'ont apparemment rien détecté. Le 15 septembre, le gouvernement australiens annonçait la rupture du contrat pour 12 sous-marins signé en 2016. Mardi, Pierre-Éric Pommellet, PDG de Naval Group nommé en mars 2020, sera auditionné à huis clos par les commissions Défense et des Affaires Economiques de l'Assemblée nationale.

Ces commissions présidées par Françoise Dumas (défense), députée LREM du Gard, et Roland Lescure (économie), député LREM des Français établis hors de France, l'entendront pour comprendre comment et pourquoi ce contrat a été annulé. Mais surtout, comment le groupe, dont l'Etat est le principal actionnaire à 62,5% (et à 35% par Thales) et le premier client, n'a pu anticiper cette décision qui aura des conséquences pour un millier de salariés dont 650 en France, principalement à Cherbourg.

Cet accord, qualifié de contrat du siècle, représentait un montant de plus de 50 milliards d'euros dont environ 10% pour Naval Group. Il engageait la France et l'Australie pour les 50 prochaines années comme le précisait Florence Parly en 2019. Sa rupture a donné lieu à un vocabulaire et des réactions diplomatiques rarissimes. Le ministère des Armées a parlé de "trahison". Celui des Affaires étrangères de "coup de poignard dans le dos". Les ambassadeurs en Australie et aux Etats-Unis ont même été rappelé.

Naval Group n'a-t-il pas assez prêté attention aux signaux d'alertes lancés depuis des mois en Australie par des parlementaires et la presse?

Des signaux d'alerte

"Le 15 septembre au matin [jour de l'annonce de la rupture du contrat par l'Australie, NDLR], la dernière étape était au vert. Nous avons reçu un courrier qui validait que notre bateau, le design et l'ingénierie, était conforme aux besoins. A 13h30 nous avons appris que le besoin avait changé", expliquait vendredi Pierre-Éric Pommellet sur Radio Classique.

La presse australienne a pourtant évoqué à moult reprises des retards de calendriers, des hausses des tarifs et de non-réponse à des questions posées à Naval Group qui pourraient conduire Canberra à changer de voie. Ces articles ont été rapportés par la presse française (nationale et locale) qui suivait l'affaire de près.

Dès 2018, soit deux ans après la signature du contrat, la chaine ABC évoquait “des incertitudes et le risque que le projet français finisse par couler”. En janvier dernier, un rapport de l’Australian National Audit Office, l’ANAO, la Cour des comptes australienne, faisait part de ses craintes sur le contrat qu'elle qualifiait de "risqué".

Et si en juin, le ministère australien de la Défense se disait "absolument déterminé" à résoudre les problèmes avec Naval Group, il dévoilait aussi un "plan B" sans donner plus de détails puisque classifié. On comprend aujourd'hui qu'il s'agissait du pact Aukus (Australie, Grande-Bretagne, Etats-Unis) en indopacifique

Une décision "politique et géopolitique"

Sur Radio Classique, Pierre-Éric Pommellet maintient fermement la version qu'il ne savait pas et ne pouvait savoir.

"Nous étions conformes à toutes les exigences du client", souligne le PDG en rappelant que "l'Australie a expliqué que son besoin avait changé". Le contrat a été rompu "à la convenance du client". Enfin, le dirigeant confirme qu'à aucun moment, le client ne s'est plaint de son fournisseur pour justifier. "Cette décision est politique et géopolitique".

Cette explication a le total soutien du ministère des Armées qui affirme n'avoir été informé au dernier moment par le gouvernement Australien. L'entourage de Florence Parly confirme la réception d'un courrier la veille du 15 septembre dans lequel le gouvernement australien affirmait sa satisfaction des propositions faites par Naval Group.

"Le jour même de l’annonce Aukus, les Australiens ont écrit à la France pour dire qu’ils étaient satisfaits des performances atteignables par le sous-marin et par le déroulement du programme. En clair : en avant pour lancer la prochaine phase du contrat", a déclaré sur Twitter Hervé Grandjean, porte-parole du ministère des Armées.

Lors d'un briefing téléphonique avec la presse, Hervé Grandjean affirme que "le 30 août 2021, Florence Parly et Jean-Yves Le Drian ont encore validé le programme avec leurs homologues australiens. Le terme de trahison n'est pas galvaudé". Sur les alertes et les critiques émises par la presse et l'opposition australienne, le ministère des Armées estime qu'elles sont classiques dans des contrats de cette importance, mais rien n'a été dit officiellement.

Concernant la propulsion conventionnelle au lieu d'une propulsion nucléaire, le ministère des Armées rappelle que c'était une exigence de Canberra dès le démarrage du projet. Ce choix a été clairement expliqué dans un livre blanc publié par le gouvernement australien avant même de confier le contrat à Naval Group. Tout autre constructeur se serait plié à cette exigence s'il avait été retenu.

Conséquences à l'export

Reste désormais à déterminer les conséquences de cette annulation sur les prochains contrats export. Naval Group réalise environ entre 30 et 40% de son chiffre d'affaires à l'international.

"J'ai adressé un courrier à l'Inde, à l'Egypte, au Brésil et aux Pays-Bas qui sont en appel d'offre pour un sous-marin pour leur rapporter les propos du PM australiens qui précisait que la décision était politique et en aucun cas un problème technique", a indiqué le PDG du groupe.

Quant aux indemnités que devraient verser l'Australie, le chiffrage vient de démarrer. La presse australienne évoque le chiffre de 250 millions de dollars.

"Ce chiffre n'a aucune valeur. Il nous faut analyser l'ensemble des coûts. Les Australiens nous demandent de chiffrer les couts engagés et ceux à venir. Ça va prendre plusieurs semaines", précise Pierre-Éric Pommellet.
Pascal Samama
https://twitter.com/PascalSamama Pascal Samama Journaliste BFM Éco