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TOUT COMPRENDRE - Que s'est-il passé dans la centrale nucléaire EPR de Taishan en Chine

L'un des réacteurs de cette centrale dans le sud de la Chine, a subi un incident sensible ce dimanche. Quelle est la nature de cet incident, quelles sont les conséquences?

• Qu'est-ce qu'un réacteur EPR?

Les deux réacteurs de Taishan, situés à environ 120km à l'ouest de Hong Kong, sont pour l'instant les seuls EPR à être entrés en service dans le monde. Ils sont été mis en service en 2018 et 2019.

Cette technologie, conçue pour offrir une puissance et une sûreté améliorées, est présentée comme le fleuron de la filière nucléaire française et une vitrine pour EDF qui est actionnaire à 30% la coentreprise chargée de construire et d'exploiter ces deux réacteurs de 1.750 MW chacun. Les groupes chinois CGN et Guangdong Energy Group ont des participations respectives de 51% et de 19%.

• Quelle est la nature de l'incident?

EDF a fait dimanche état de la présence de "gaz rares" dans le circuit primaire du premier réacteur, après la dégradation de la gaine de quelques "crayons" contenant les pastilles d'uranium.

Le groupe en a été informé dès octobre, mais samedi des informations lui sont parvenues faisant état d'une hausse des concentrations de gaz.

Reste que l'émotion est montée d'un cran lorsque la chaîne américaine CNN a rapporté lundi une possible "fuite" dans la centrale. CNN affirme également que les autorités chinoises auraient repoussé les limites de radioactivité acceptables autour de la centrale pour ne pas avoir à la fermer.

• Qu'est-ce que le circuit primaire?

Le circuit primaire est un circuit fermé contenant de l'eau sous pression, qui s'échauffe dans la cuve du réacteur au contact des éléments combustibles. Les gaz dits "rares" comptent l'argon, l'hélium, le krypton, le néon ou encore le xénon.

"La présence de certains gaz rares dans le circuit primaire est un phénomène connu, étudié et prévu par les procédures d'exploitation des réacteurs", ajoute EDF.

La procédure prévoit que ces gaz soient collectés et traités afin d'en retirer la radioactivité, avant d'être rejetés dans l'air.

• Quels risques pour la sécurité?

"On n'est pas sur une dynamique d'un accident avec fonte du coeur", a précisé dès lundi un porte-parole du groupe français, co-actionnaire de la centrale du sud de la Chine, relativisant ainsi la gravité du problème.

"Le circuit est prévu de telle sorte qu'ils soient collectés et traités", précise EDF. Leur largage dans l'atmosphère a montré "des rejets atmosphériques normaux, classiques, en respect des règles réglementaires. Nous ne sommes pas sur des contaminations, nous sommes sur des rejets contrôlés, maîtrisés," ajoute EDF.

"A notre connaissance nous sommes en deçà des seuils validés par l'autorité de sureté chinoise", qui se situent dans la moyenne internationale, dit EDF.

Mardi, la Chine s'est voulue rassurante assurant que les niveaux de radioactivité n'ont rien de préoccupant.

"D'après les informations fournies par les autorités compétentes, la situation actuelle à la centrale nucléaire de Taishan répond aux exigences techniques", a déclaré devant la presse un porte-parole de la diplomatie chinoise, Zhao Lijian.

"Il n'y a rien d'anormal dans la radioactivité autour de la centrale nucléaire et la sécurité est garantie", a assuré Zhao Lijian .

"Aucune détection inhabituelle de radionucléide (un atome radioactif, NDLR) n'a été rapportée jusqu'à présent", a fait savoir mardi depuis Vienne la CTBTO, l'organisation responsable de l'application du traité d'interdiction des essais nucléaires.

L'organisme dispose d'un réseau de plusieurs centaines de stations de surveillance des émissions de radioactivité anormales, y compris d'origine civile.

• Un précédent?

Le 5 avril, une "petite quantité de gaz radioactif a pénétré de manière inattendue" dans la canalisation étanche du premier réacteur de la centrale, avait indiqué le régulateur. Et la quantité de gaz alors rejetée représentait 0,00044% de la limite annuelle réglementaire, selon lui. Il n'est pas clair s'il s'agit du même problème que celui évoqué lundi.

• Pourquoi les Américains ont-ils été mis au courant avant les Français?

Selon CNN, le français Framatome filiale de EDF qui a eu en charge la construction de la centrale a envoyé le 3 juin un courrier aux autorités américaines faisant état d'un risque imminent autour de la centrale nucléaire chinoise.

La France aurait de son côté été prévenue le 10 juin. Pourquoi ce décalage? Framatome aurait eu besoin de consulter sa filiale américaine qui à son tour a alerté le ministère américain de l'énergie. C'est pour cette raison que les américains ont communiqué en premier au grand dam de la Chine mais aussi de la France.

Mais on peut se demander pourquoi le gouvernement français (mais aussi EDF) a attendu l'information de CNN pour réagir, alors qu'ils étaient au courant.

• Un écueil de plus pour les EPR?

Le problème révélé à Taishan intervient au moment où EDF espère de nouveaux chantiers pour son réacteur.

Or, les futures centrales EPR ont subi de nombreuses déconvenues, en France et en Finlande, où deux réacteurs en construction ont accumulé les retards et les dépassements budgétaires. L'incident chinois ne fait que renforcer les oppositions à cette technologie.

"L'EPR, à l'épreuve de son fonctionnement, de sa sécurité réelle et de la démocratie, est une catastrophe. Stoppons ces projets !", a ainsi tweeté l'eurodéputé écologiste Yannick Jadot.

"Le régulateur nucléaire chinois comme les entreprises françaises ont peut-être agi de mauvaise foi", en ne rendant pas immédiatement public le problème, estime Paul Dorfman, chercheur à l'University College London (UCL).

"Si c'est bien le cas, cette nouvelle débâcle pour l'EPR devrait avoir des conséquences importantes pour tout nouveau plan de construction d'EPR en France, au Royaume-Uni et dans le monde", selon l'expert.

Mardi, la ministre de la Transition écologique Barbara Pompili a appelé à ne pas prendre de décisions hâtives sur de futurs chantiers.

"Toutes les énergies ont des avantages et des inconvénients, regardons-les mais ne réagissons pas à chaud", a plaidé mardi sur France Inter la ministre, opposante de longue date au nucléaire.

Pour Nicolas Mazzucchi, de la Fondation pour la recherche stratégique, "il est beaucoup trop tôt pour tirer quelque conclusion que ce soit".

"Est-ce que c'est une question liée à une mauvaise prise en compte par l'autorité de sûreté (chinoise)? Est-ce que c'est un problème d'une nature qui reste à évaluer pour le réacteur lui-même? Pour l'instant toutes les questions restent ouvertes", souligne le chercheur.

• Où seront les futurs EPR?

EDF discute avec des pays européens comme la Pologne ou la République Tchèque. Le Royaume-Uni, où deux EPR sont déjà en cours de construction, envisage d'en commander deux de plus. Le groupe mène également des discussions avec l'Inde pour y installer une centrale géante avec six EPR sur le site de Jaitapur.

En France, EDF espère de nouveaux chantiers après celui de Flamanville (Manche), dont le démarrage est attendu au mieux pour la fin 2022 après de nombreux retards. L'EPR finlandais sera lui mis en service en 2022.

La décision de construire ou non six EPR supplémentaires en France incombera donc au prochain quinquennat. En attendant, EDF a remis récemment au gouvernement un dossier sur "la faisabilité et sur les conditions" d'un tel projet.

Olivier Chicheportiche avec AFP