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Numericable: enquête sur les débuts de Patrick Drahi

Patrick Drahi a rencontré Eric Denoyer (PDG de Numericable) sur les bancs de l'école

Patrick Drahi a rencontré Eric Denoyer (PDG de Numericable) sur les bancs de l'école - -

Le roi du câble, au succès unanimement salué, a connu des débuts difficiles dans les années 90. Enquête sur ses premiers pas dans le câble de celui qui vient de racheter SFR à Vivendi.

Patrick Drahi est le plus récent des Français à avoir intégré le classement Forbes des milliardaires. Mais c'est aussi le plus discret: une biographie officielle laconique, très peu de portraits -pour la plupart "autorisés"...

En particulier, ses débuts restent dans l'ombre. Une période où le futur roi du câble a rencontré ses premiers succès, mais aussi essuyé quelques revers. Enquête.

"Je le prenais pour un fou"

Fils d'un prof de maths, Patrick Drahi est diplômé de Polytechnique en 1983. Comme école d'application, il choisit Télécom Paris, dont il est diplômé en 1986. Dans sa promotion, on trouve notamment Eric Denoyer (futur PDG de Numericable), Olivier Huart (directeur général de TDF), Pascal Faure (directeur général de l'industrie à Bercy), ou Marc Darmon (Thalès).

Après de brefs passages chez Philips et Millicom, il crée sa première entreprise en 1993: Communications Media Associates (CMA). C'est une SARL au capital de 7.600 euros, apportés à parts égales par Patrick Drahi et son père.

En 1996, il fait monter à bord Pascal Orhan, un diplômé de Sup de Co Clermont Ferrand, qui prend la moitié du capital de CMA, et devient directeur.

Dès cette époque, il a de grandes ambitions. "Il racontait déjà qu'il voulait devenir le premier concurrent de France Télécom. Je le prenais pour un fou, car il était juste un diplômé de l'X avec une petite boîte de moins de dix personnes", se souvient un témoin.

Conflit entre rivaux

Très vite, Patrick Drahi s'intéresse au câble, alors en plein développement. Mais pour construire des réseaux, il faut de l'argent. Il prend alors son bâton de pèlerin et part aux Etats-Unis rencontrer les grands du secteur. A Denver, il convainc la famille Rifkin de financer un premier réseau câblé à Cavaillon: Sud CableVision, créé en 1994 et rebaptisé ensuite SudCâble Services.

Il convainc aussi une autre famille de Denver, les Schneider, d'investir dans un autre réseau, à Marne-la-vallée: Médiaréseaux, créé en 1995.

Certes, les Schneider et les Rifkin sont rivaux. Mais, au départ, cela ne pose pas de problème, car les deux réseaux, bien que dirigés en parallèle par Patrick Drahi, sont situés aux antipodes de l'Hexagone.

Mais un conflit surgit avec les Rifkin, qui, en juin 1999, finissent par révoquer Patrick Drahi de son poste de président de SudCâble Services, comme l'indique le procès verbal du conseil d'administration. Selon plusieurs sources concordantes, les Rifkin avaient revu à la hausse leurs ambitions françaises, et avaient donc demandé à Patrick Drahi de faire un choix entre ses deux 'câblos' (interrogé sur ce point, le porte-parole de Patrick Drahi n'a pas répondu).

Divergence entre associés

Parallèlement, Patrick Drahi rencontre un autre problème. Ses objectifs divergent de ceux de Pascal Orhan, son associé dans CMA, qui s'intéresse plus au conseil qu'à la construction de réseaux.

"La situation de notre entreprise est aggravée par la mésentente entre les associés [qui sont] en désaccord sur la finalité de l’activité", indique le rapport de gestion pour 1998.

En outre, Pascal Orhan estime que la valeur des deux participations dans Médiaréseaux et SudCable est "proche de zéro", indique-t-il lors de l’assemblée générale du 11 juin 1999.

Finalement, les deux associés se séparent en 1999. Pascal Orhan revend ses 50% dans CMA pour 19.000 euros et crée son cabinet de conseil, Dataxis, qui existe toujours aujourd'hui.

Financier de génie

Dernier problème: la construction de réseaux coûte cher. CMA n'a pas les moyens de suivre les augmentations de capital menées par ses actionnaires américains, et se fait diluer progressivement. Sa participation passe de 6,4% à 0,5% dans SudCâble, et de 50% à 0,0007% dans Médiaréseaux.

Parallèlement, CMA tombe dans le rouge. "Nous avons été contraints de licencier le personnel", indique le rapport de gestion de l'exercice 1998.

Toutefois, Patrick Drahi montre déjà qu'il est financier de génie. En 1998, il conclu un deal fort lucratif avec la famille Schneider, qui lui permettra d'engranger ses premiers millions. CMA achète pour 46.000 euros de bons de souscription d'actions (BSA) dans Médiaréseaux, indiquent les comptes de CMA. Ces BSA peuvent être convertis en 5% du capital de Médiaréseaux, précisent les comptes d'UPC. En outre, Patrick Drahi a aussi obtenu une promesse d'achat de ces 5% à leur valeur de marché.

Le jackpot de Patrick Drahi

En février 1999, les Schneider lèvent 1,2 milliard d'euros en introduisant en bourse leurs réseaux câblés en Europe, réunis dans la société UPC.

Cet argent permet ensuite à UPC de racheter des réseaux câblés tous azimuts en Europe. En France, sous la direction de Patrick Drahi, UPC dépense 330 millions d'euros (plus 100 millions d'euros de reprise de dettes) pour racheter cinq câblo-opérateurs entre mi-1999 et février 2000: RCF, Time Warner Cable, Rhône Vision Câble, Videopole, et même Intercomm France, la filiale française des Rifkin qui ont finalement décidé de jeter l'éponge.

Lors de ce dernier rachat, Mediaréseaux est valorisé 800 millions d'euros. Les 5% de Patrick Drahi valent donc 40 millions d'euros. C'est à cette époque que notre homme demande à vendre ses actions.

Toutefois, on ne sait pas précisément combien empoche le futur roi du câble. On sait juste qu'il touche tout ou partie de son jackpot sous forme d'actions UPC. En effet, UPC, pour le racheter, a émis au premier trimestre 2000 des actions alors valorisés 13 millions d'euros, indiquent ses comptes.

Dream team

Peu après, Patrick Drahi quitte UPC, et crée en août 2002 sa propre société, Altice. Il s'associe avec une dream team choisie avec soin qui maîtrise tous les aspects du câble: Bruno Moineville (un diplômé de la London Business School qui dirigeait le câblo-opérateur RCF), Armando Pereira (un spécialiste de la construction de réseaux qui dirigeait Sogetrel), et Angelique Benetti (une spécialiste des contenus qui venait du CSA). Il leur cède respectivement 20%, 20% et 9% du premier Altice.

Puis il lève 28 millions d'euros auprès de la Société Générale et du fonds français Pechel pour financer le rachat de son premier câblo-opérateur en Alsace.

Moins de trois ans plus tard, ces investisseurs de la première heure retrouveront 6,7 fois leur mise initiale...

Mise à jour: contacté, le porte-parole d'Altice n'a pas répondu

Jamal Henni