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Le financement participatif peut-il sauver la bande dessinée?

Festival d'Angoulême 2016

Festival d'Angoulême 2016 - GEORGES GOBET / AFP

Moins de la moitié des auteurs de BD gagne le SMIC et 36% d’entre eux vivent en dessous du seuil de pauvreté. Le financement participatif peut paraître comme une solution. Chez les auteurs, le sujet divise pourtant.

La BD traverse actuellement un âge d’or. Il n’y a jamais eu autant d'albums publiés et d’auteurs en activité. Célébré partout, des salles obscures aux musées nationaux, le 9e Art est pourtant en crise. Si le nombre de lecteurs n’augmente pas, la surproduction empêche les auteurs d’espérer tirer des bénéfices de leurs productions.

Les chiffres sont édifiants. Alors que 5.305 albums ont été publiés en 2016, neuf BD sur dix ne trouvent pas leur public. 53% des auteurs gagnent moins du Smic et 36% vivent sous le seuil de pauvreté. Si certains décident d’abandonner, d’autres préfèrent se tourner vers le financement participatif (crowdfunding) et des plateformes comme Ulule ou Kiss Kiss Bank Bank (KKBB). En l’espace de deux ans, le nombre de projets BD proposés sur KKBB a en effet augmenté de 63%. Le succès est d’ailleurs au rendez-vous: en 2017, les collectes BD affichent sur la plateforme un taux de réussite de 80%.

De quoi intriguer les jeunes auteurs. Le succès rencontré par Laurel, une autrice installée à San Francisco, fait fantasmer. En 2015, elle a récolté sur Ulule 241.626 euros pour Comme convenu, où elle raconte sa nouvelle vie californienne. "Je ne pensais pas du tout réussir à ce point-là, la BD étant entièrement gratuite sur le net", se souvient-elle. "J’avais besoin de 14.000, j’ai demandé 9.000 car j’aurais pu emprunter pour aller au bout". Moins de deux ans plus tard, le deuxième tome de Comme convenu a été financé en moins de 10 minutes. Au terme de la campagne, elle a récolté 391.694 euros grâce à 9.326 contributeurs. L’objectif initial était de 9 373 euros.

Laurel
Laurel © Laurel

Un "territoire encore trop méconnu"

Malgré ce succès, Benoît Peeters et Denis Bajram, respectivement président et secrétaire des Etats généraux de la BD (EGBD), tiennent cependant à mettre en garde les candidats au financement participatif. Si Denis Bajram, lui-même scénariste et dessinateur, n’est pas opposé à ce système, il estime qu’il s’agit d’un "territoire encore trop méconnu" par les auteurs: "Laurel, qui a réussi à faire des merveilles avec ce système, a cultivé une communauté internet pendant plus de dix ans pour obtenir ce résultat". Benoît Peeters, scénariste et spécialiste du 9e Art, complète: "un auteur classique, peu présent sur les réseaux sociaux, va rater son financement participatif".

S’il existe des exceptions, comme Bruno Rocco, qui a récolté 18.504 euros sur KKBB pour terminer sa BD sur le guitariste John Mc Laughlin, Laurel estime que bâtir une communauté est "essentiel pour que la campagne dépasse l’objectif demandé". Et il faut aussi bien évaluer la somme demandée: "un objectif trop élevé peut compromettre sa réussite, mais inclure uniquement les frais de fabrication signifie qu’on ne sera pas vraiment payé", explique la dessinatrice.

Pour Jean-Samuel Kriegk, conseiller BD de KKBB, le crowdfunding permet également aux éditeurs de tester le goût du public pour un titre. Benoît Peeters s’insurge: "l’éditeur choisit normalement un livre qu’il aime. Il ne laisse pas le public futur décider de ce que l’on va publier ou non". Kriegk se défend toutefois de se substituer aux éditeurs:

"On peut tout à fait avoir des BD crowdfundées puis publiées chez un grand éditeur. C’est ce qu’il s’est produit avec le livre sur Brigitte Lahaie édité par Glénat. Je suis là quand un auteur se pose la question du crowdfunding, pas pour le forcer à en faire. C’est un espace alternatif et une solution pour se faire connaître des éditeurs et une opportunité qui permet la création. Avant le crowdfunding, il y avait uniquement la possibilité d’aller chez un éditeur. Des milliers de livres qui sortent aujourd’hui n’auraient pas pu exister sans le crowdfunding".

Bruno Rocco
Bruno Rocco © Bruno Rocco

Eviter le gâchis, le pilon et les invendus

Denis Bajram en est d’ailleurs le premier heureux: "Il n’y a jamais trop de livres", répond-t-il joyeusement. Si le crowdfunding permet d’éviter le gâchis, le pilon et les invendus, il aide également certains auteurs à financer des projets parallèles, comme des courts-métrages d’animation ou des artbooks, produit destiné à un public spécialisé et souvent difficile à éditer dans le circuit traditionnel. Cette surproduction interroge cependant Denis Bajram:

"La grande question est de savoir si le financement participatif permet de mieux gagner sa vie. Si c’est pour la gagner moins bien, c’est un moyen de continuer à produire des livres qui ne se vendent pas. Ce qui est en jeu aujourd’hui, c’est d’être un professionnel dans la BD. Ce n’est pas un problème de livres, mais de revenus".

Même son de cloche chez Benoît Peeters: "le financement participatif est le signe d’une crise profonde des financements traditionnels de la BD et donc de la difficulté des auteurs qui trouvent une solution momentanée et sautent dessus". Si une campagne représente un effort, Jean-Samuel Kriegk assure qu’elle comporte tout de même "beaucoup d’avantages" pour de jeunes auteurs en leur proposant de récupérer l’intégralité de la somme collectée (moins la commission prélevée par le site). C’est pour cette raison que Laurel s’est tournée vers Ulule, après qu’un "gros" éditeur lui a proposé 8000 euros pour 500 planches, soit trois ans de travail.

"La gestion d’un financement participatif réussi, c’est une horreur"

Dans les faits, la situation est plus complexe. En publiant lui-même son album, l’auteur change de statut et devient entrepreneur. "La gestion d’un financement participatif réussi, c’est une horreur parce qu’on change totalement de métier", confirme Benoît Peeters. "Quand il y a beaucoup de souscripteurs, rien que la gestion postale est inimaginable. C’est absurde que l’auteur qui pourrait pendant ce temps produire un nouveau livre soit à la poste avec ses paquets".

"Le souci du crowdfunding, c’est la gestion de l’impression, de la distribution, et surtout des mails, commentaires, messages des lecteurs", détaille Laurel, qui a tout géré avec le soutien de son compagnon, Adrien. Autre problème: trouver des gens de confiance: "Notre distributeur, Nift (que je ne conseille pas) nous a facturé des envois via la Poste et a en fait sous-traité chez quelqu’un d’autre. Il nous a aussi facturé des cartons et a envoyé les dédicaces dans des enveloppes légères. Il vaut mieux gérer soi-même… même si c’est long… il est difficile de trouver des gens de confiance".

Malgré cette déconvenue, l’expérience a été profitable pour Laurel. Les 391.694 euros récoltés lui ont permis de payer les frais de port (100.000 euros), la fabrication des livres (90.000) et enfin les taxes, une personne pour répondre aux messages, les goodies, les frais d’envoi, le comptable, les frais bancaires et la commission d’Ulule (120.000).

L’autrice a empoché 80.000 euros: "C’est une somme énorme, bien plus élevée que ce que j’ai pu gagner jusqu’ici pour un album de BD. Même en divisant par les 18 mois qui ont été nécessaires à la réalisation des planches, c’est une excellente moyenne". Elle ignore toutefois si ce système est viable à moyen ou long terme: "Si ça peut éviter de se faire tondre par des éditeurs de plus en plus gourmands, c’est parfait".

Jérôme Lachasse