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Le fiasco des nouveaux programmes en clair de Canal Plus 

Cyrille Eldin aurait l'oreille de Vincent Bolloré

Cyrille Eldin aurait l'oreille de Vincent Bolloré - Canal + Philippe Mazzoni

Depuis une semaine, Canal Plus a refondu sa tranche en clair, en supprimant le Grand journal. Mais l'audience n'est toujours pas au rendez vous. Et la chaîne perd désormais de l'argent sur ces programmes produits en interne.

Lorsqu'il a pris les rênes de Canal Plus, Vincent Bolloré n'était pas content des performances des émissions en clair: "cela fait deux ans que l'audience s’érode un peu, et les émissions coûtent à peu près trois fois plus cher que la concurrence, et la concurrence nous bat", déclarait-il le 3 juillet 2015, sur Europe 1.

Instabilité

Depuis, plusieurs formules ont été testées. Le 5 septembre 2016, la tranche en clair du soir a été réduite à 1 heure et demie, et la moitié du Grand journal est passée en crypté. Trois semaines après, tout était refondu: le Grand journal repassait intégralement en clair, et la tranche en clair du soir était rallongée à 2 heures. Nouveau chamboulement depuis le 20 mars: le Grand journal est supprimé, le Petit journal est allongé de 17 à 30 minutes, de même que le Gros journal, passé de 10 à 20 minutes.

Même instabilité lors de la tranche du déjeuner. Début septembre, La nouvelle édition a basculé sur C8 pour être remplacée par Midi Sport. D'abord diffusé en clair, ce magazine sportif basculait en crypté au bout de trois semaines, avant d'être supprimé un mois plus tard, au profit du Tonight show de Jimmy Fallon.

Changements incessants

Motifs de ces changements incessants: toutes les formules expérimentées ont été des échecs d'audience. Depuis la rentrée 2016, la tranche en clair du soir ne rassemble que 163.000 spectateurs en moyenne, c'est-à-dire qu'elle a perdu 84% de ses spectateurs en deux ans (cf. chiffres ci-dessous). La dernière saison du Grand journal présentée par Victor Robert a attiré 123.000 curieux, dix fois moins qu'à l'époque Denisot. A midi, l'effondrement est comparable, avec seulement 36.000 spectateurs en moyenne, neuf fois moins que la saison précédente.

La nouvelle mouture mise en place il y une semaine n'a pas inversé le tendance. Jeudi 24 mars, le Gros journal a réuni 40.000 afficionados. Quant au Petit journal de Cyrille Eldin, il est tombé à 56.000 spectateurs pour la première partie et 168.000 pour la seconde, soit bien en dessous de sa propre moyenne depuis septembre 2016 (323.000 fidèles).

Mais l'animateur, qui se flatte d'être en ligne directe avec Vincent Bolloré, reste soutenu par sa direction. "Le Petit journal de Cyrille Eldin réalise un score d'audience très satisfaisant, même si ce n'est pas ceux de l'époque Barthès. Cyrille Eldin s'en sort extrêmement bien, en tenant compte de tous les obstacles, de la pression, et qu'il ne faisait qu'une séquence de 3 minutes avant", déclarait ainsi le directeur général Maxime Saada le 16 novembre.

Le clair devient déficitaire

Cet effondrement des audiences du clair a des conséquences financières. En effet, les recettes publicitaires se sont logiquement effondrées de concert. Selon Vincent Bolloré, elle n'atteignent plus que 60 millions d'euros par an, soit deux à trois fois moins qu'avant (cf. chiffres ci-dessous).

Hélas, le coût des émissions ne s'est pas réduit dans les mêmes proportions. Le Grand journal, qui coûtait 120.000 euros par jour lorsqu'il était produit en externe, coûtait toujours plus de 100.000 euros depuis que Canal a rapatrié sa production en interne. 

Résultat: les tranches en clair sont logiquement devenues déficitaires, alors qu'elles étaient rentables auparavant: elles coûtaient 120 millions d'euros par an, mais généraient près de 30 millions d’euros de marge. Notamment, le Grand journal rapportait en publicité près de deux fois son coût.

A quoi sert le clair?

Mais cet effondrement des audiences du clair pose aussi un autre problème. En effet, la fonction première du clair était de recruter des abonnés pour Canal, en diffusant les bandes-annonces des programmes cryptés, en promouvant les vedettes du crypté comme les footballeurs, et en donnant une image de la chaîne -ce qu'on a appelé "l'esprit Canal". "Plus le clair faisait d'audience, plus les recrutements de nouveaux abonnés étaient élevés. Et selon les études internes, un tiers des recrutements étaient motivés par l'image de Canal", explique un ancien salarié.

Lorsque Vincent Bolloré a pris les commandes de la chaîne, cela semblait être son opinion: "Il ne faut pas tout fermer (le clair) puisqu'il faut que les gens puissent voir un peu, ce qu'on peut trouver sur Canal. Il faut qu'on ait envie d'aller s'abonner à Canal", déclarait-il le 8 octobre 2015 sur RTL.

Changer d'avis

Quelques mois plus tard, le président du conseil de surveillance de Canal Plus a changé d'avis: "il n’y a pas une chaîne cryptée dans le monde qui fasse du clair. Maxime Saada n’a jamais réussi à montrer qu'une vitrine permet de conquérir des abonnés. Les gens ne vont pas continuer à payer longtemps leur abonnement quand ils voient leurs voisins non abonnés regarder les mêmes émissions", déclarait Vincent Bolloré le 22 juin 2016 au Sénat.

Et Maxime Saada abondait: "nous n'avons jamais réussi à faire la démonstration que les émissions en clair motivent les abonnements. On a vu une accélération des pertes d’abonnements à la période où le clair était le plus fort en audience".

Difficile de trancher le débat. Mais force est de constater que, depuis un an et demi, Canal Plus subit à la fois un effondrement des audiences en clair, et des désabonnements qui n'ont jamais été aussi élevés...

Les audiences du clair en milliers de spectateurs (part d'audience en %)

Le Petit journal
2008-09: 2.420 (10,8%) présenté par Yann Barthès 2009-10: 2.295 (10,1%) 2010-11: 2.210 (10,1%) 2011-12: 1.635 (6,2%) 2012-13: 1.407 (5,5%) 2013-14: 1.773 (6,8%) 2014-15: 1.637 (6,3%) 2015-16: 1.212 (4,8%) 2016-17: 323 (1,3%)* présenté par Cyrille Eldin

Le Grand journal
2004-05: 712 (4,2%) présenté par Michel Denisot 2005-06: 841 (4,4%) 2006-07: 1.133 (6,1%) 2007-08: 1.237 (6,7%) 2008-09: 1.483 (8%) 2009-10: 1.458 (7,7%) 2010-11: 1.670 (8,7%) 2011-12: 1.742 (8,4%) 2012-13: 1.547 (7,5%) présenté par Antoine de Caunes 2013-14: 1.380 (6,9%) 2014-15: 1.180 (6%) 2015-16: 599 (3,1%) présenté par Maïtena Biraben 2016-17: 323 (0,6%)* présenté par Victor Robert

Tranche en clair du soir (18h30-21h)
2006-07: 1.087 (5,5%) 2007-08: 1.145 (5,8%) 2008-09: 1.277 (6,4%) 2009-10: 1.214 (6%) 2010-11: 1.269 (6,2%) 2011-12: 1.324 (6,1%) 2012-13: 1.152 (5,4%) 2013-14: 1.130 (5,5%) 2014-15: 1.012 (5%) 2015-16: 650 (3,2%) 2016-17: 163 (0,8%)*

*au 9 mars

Source: Médiamétrie

Les recettes publicitaires du clair de Canal Plus (en millions d'euros)

Recettes nettes de publicité et de parrainage
2006: 99 2007: 111 2008: 128 2009: 132 2010: 148 2011: 156 2012: 159 2013: 146 2014: 143 2015: 120

Source: comptes de la Société d'édition de Canal Plus

Recettes brutes (espace classique hors parrainage)
2006: 107,1 2007: 111,4 2008: 132,2 2009: 153,1 2010: 160 2011: 173,3 2012: 175,2 2013: 185,6 2014: 214,6 2015: 206 2016: 194

Source: Kantar

Jamal Henni