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La France n'a jamais produit autant de films... mais veut le cacher

La réalisatrice Agnès Varda, la présidente du CNC Frédérique Bredin et la ministre de la culture Françoise Nyssen

La réalisatrice Agnès Varda, la présidente du CNC Frédérique Bredin et la ministre de la culture Françoise Nyssen - AFP Eric Feferberg

La production de films français a atteint un nouveau record l'an dernier. Mais cette fois, le CNC a tout fait pour que cela ne se sache pas...

Chaque année à la même période, le CNC (Centre national du cinéma) présente un bilan de la production française. Les mêmes indicateurs sont présentés à chaque fois... Sauf cette année, où l'établissement public a décidé de modifier sa présentation.

Précisément, c'est la présentation du nombre de films produits qui a changé. Jusqu'à présent, ce chiffre incluait les films où les capitaux français sont minoritaires, comme en attestent les communiqués publiés il y a un an ou deux ans. Mais cette année, le CNC a décidé de ne parler que des films à capitaux majoritairement français.

Résultat: le communiqué du CNC parle d'une "stabilité" à "222 films produits", alors que, si la même présentation que les années précédentes avait été utilisée, l'établissement public aurait parlé d'une hausse à "300 films produits". Idem dans la présentation faite à la profession et aux journalistes, qui occulte totalement les films à capitaux français minoritaires, contrairement à il y a un an ou il y a deux ans.

Pourquoi cacher ce chiffre?

Conclusion évidente: le CNC a voulu cacher de chiffre de "300 films produits". Un peu comme le gouvernement qui sort certaines catégories de chômeurs de ses statistiques pour enjoliver la situation...

Reste à savoir pourquoi le CNC a voulu cacher ce chiffre. Sans doute parce que ce chiffre est un record historique. Jamais autant de films n'avaient été produits en France, sauf en 2015, où le même record de 300 films avait été atteint.

Mais en 2015, le CNC était fier d'avoir atteint ce record et l'avait mis en avant. Sa présidente Frédérique Bredin s'était félicitée "d'une forte reprise de la production. Voir cette reprise est un signe de vitalité".

Un record dont le CNC a honte

Alors pourquoi diable, deux ans plus tard, le CNC a-t-il si honte de ce record qu'il veut le cacher avec un subterfuge aussi maladroit? Sans doute parce qu'en réalité, la filière a la gueule de bois. Canal Plus réduit ses investissements, le producteur Thomas Langmann s'est placé en procédure de sauvegarde, EuropaCorp et Wild Bunch affrontent de graves difficultés financières, deux petits producteurs (Chic Films, et LGM) et un distributeur (la Belle company) ont même été liquidés.

Autre raison de ne pas pavoiser: le rapporteur général du budget, le député LaREM Joël Giraud, est en train d'enquêter sur les allègements d'impôts dont bénéficient les producteurs de cinéma: "Il est étonnant que ces dispositifs aient tellement augmenté ces dernières années, je veux m'assurer que ces dépenses sont réellement efficaces", a-t-il déclaré au Figaro.

Abondamment documenté

Enfin, et non des moindres, il est abondamment documenté que produire autant de films est sans nul doute excessif. Déjà, il y a quinze ans, le conseiller d'État Jean-Pierre Leclerc estimait, dans un rapport au ministère de la Culture, écrivait:

"Il existe une limite pratique, et non seulement financière, à la production française, dont il y a tout lieu de se demander si, s'agissant du nombre des films produits, elle n'a pas été atteinte, voire dépassée, par les chiffres exceptionnels des années 2001 et 2002 (200 films produits). L'assertion selon laquelle il est possible de produire 250 ou 300 films apparaît donc empreinte d'un faible réalisme".

Et il y a treize ans, lors le seuil de 240 films avait été atteint, la présidente du CNC de l'époque Véronique Cayla avait constaté une "surchauffe" et s'était dite "inquiète" que la "politique d'aide ne devienne pas trop nataliste".

Enfin, il y a quatre ans, le rapport de René Bonnell soulignait:

"Les deux tiers des films français n’atteignent pas 100.000 entrées. Et 47% des films totalisent moins de 20.000 entrées. Le nombre d’échecs en salles est dix fois plus important que celui des succès. Le taux de mortalité commerciale des films (films à la carrière brève) est, selon les semaines, de l’ordre de 80 à 90%. A quoi bon encourager [le cinéma] pour que les quatre-cinquièmes de la production ainsi stimulée connaissent un sort funeste en salles?" 

Multiplication des pains

Mais, quand on soulève cette question, le CNC assure que cette multiplications des pains est indispensable: "Un nombre de films nationaux élevé permet une part de marché élevée", assurait il y a cinq ans le président du CNC de l'époque, Eric Garandeau.

Las! Cette affirmation est là encore démentie par les chiffres. En 2017, les films français ont capté 37,4% des entrées en salles, alors qu'ils trustaient 45,3% des entrées dans les années 80, où l'on produisait pourtant deux fois moins de films français...

Interrogé sur ce changement de présentation, le CNC n'a pas répondu.

La production de films français

2008: 240 dont films majoritairement français 196
2009: 230 dont films majoritairement français 182
2010: 261 dont films majoritairement français 203
2011: 271 dont films majoritairement français 206
2012: 279 dont films majoritairement français 209
2013: 269 dont films majoritairement français 208
2014: 258 dont films majoritairement français 203
2015: 300 dont films majoritairement français 234
2016: 283 dont films majoritairement français 221
2017: 300 dont films majoritairement français 222

Site: CNC

Jamal Henni