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Festival de Cannes: l'exceptionnel dispositif de Canal Plus tourne court

"Le Grand journal" à Cannes

"Le Grand journal" à Cannes - Samantha Dubois AFP

"Début 2016, la chaîne cryptée avait promis une couverture sans précédent. Elle fait finalement le service minimum. Explications."

Canal Plus, présent au festival de Cannes depuis 24 ans, s'en tient cette année au minimum syndical. Plus de soirée. Plus de stand -le fameux patio fréquenté par le gratin du cinéma français. Et une présence à l'antenne minimale, qui se réduit à une émission quotidienne de 15 minutes présentée par Michel Denisot diffusée en crypté à 22h30, plus une pastille de 5 minutes présentée par le même Michel Denisot dans le Grand journal. Quant à la chaîne d'informations en continu, iTélé, elle n'enverra personne sur place...

Promesses de Gascon

Pourtant, il y a à peine trois mois, la chaîne cryptée promettait la main sur le coeur un dispositif sans précédent. "Nous avons l'ambition d'aller beaucoup plus loin que dans le passé |...] avec un dispositif exceptionnel pour montrer toutes les facettes du festival", jurait le directeur général, Maxime Saada, dans le Parisien. Le patron de la chaîne détaillait même la future édition cannoise du Grand journal: "On aura un double dispositif. À Cannes, avec Laurent Weil, Didier Allouch, Augustin Trapenard et Cyrille Eldin, d'autres aussi. Et à Paris, Maïtena Biraben. Il y aura une vraie réactivité, avec des allers-retours constants entre Paris et Cannes".

Et lorsque, le 29 janvier, le site de Jean-Marc Morandini révèle que le Grand journal n'ira pas à Cannes, la chaîne se fend même d'un communiqué officiel pour (dé)mentir: "Contrairement à ce qui est affirmé sur un site média, Canal Plus confirme que le Grand journal sera présent à Cannes cette année"

Autres promesses de Gascon: l'émission sur le cinéma Le cercle devait être réalisée en direct à Cannes -elle restera finalement à Paris. Maxime Saada promettait aussi en deuxième partie de soirée "une émission très riche en images qui devrait durer environ une heure, avec toutes les équipes du Supplément autour d'Ali Baddou". Finalement, Ali Baddou et ses équipes n'iront pas non plus sur la Croisette.

Double discours

Comment expliquer que Canal Plus ait pu faire de telles promesses pour ne pas les tenir quelques mois plus tard? Il faut se replacer dans le contexte. Des négociations avaient lieu à l'époque entre les dirigeants du festival et la filiale de Vivendi. Ces discussions portaient sur le renouvellement du contrat entre la chaîne et le festival, contrat qui était arrivé à expiration. Elles étaient d'autant plus complexes que France Télévisions avait déposé une offre rivale. Finalement, la chaîne cryptée a remporté la mise le 11 février, renouvelant le contrat pour cinq ans. Mais pour l'emporter, elle a visiblement promis monts et merveilles, quitte à revenir sur sa parole plus tard...

Le 14 avril, Maxime Saada a présenté à la presse le dispositif minimaliste finalement retenu. "Il était important que l’on tienne compte de la situation économique", a-t-il justifié. Selon lui, le déplacement à Cannes avait coûté plus de 6 millions d'euros l'an passé... Ce budget a été réduit de 90% cette année, selon les Jours

Le 21 avril, le président du conseil de surveillance de Vivendi et Canal Plus Vincent Bolloré avait été encore plus direct: "C'est délicieux, Cannes, au mois de mai: la Croisette, le Suquet, les olives, la mer bleue... C'est sûr que quand on dit aux gens 'vous n'êtes plus 469 à partir, mais vous n'êtes plus que 50', vous n'êtes pas populaire..."

Envoyer un signal

Mais il y a une autre explication. En rognant sur une dépense aussi symbolique, Vincent Bolloré veut envoyer un signal au cinéma français: lui montrer que Canal est à la diète, et donc que la chaîne cryptée ne pourra plus être aussi généreuse avec le 7ème Art...

Mardi 10 mai, le Figaro a révélé que l'industriel breton voulait revoir largement les obligations de Canal envers le cinéma français. D'abord, concentrer les investissements sur "une dizaine de gros films à succès" au lieu d'une centaine actuellement. Ensuite, conditionner une partie (la moitié?) de cet investissement au succès du film en salles. Enfin, devenir co-producteur des films, ce qu'aujourd'hui la réglementation interdit (Canal peut juste acheter des droits de diffusion).

Là encore, c'est un retournement par rapport aux déclarations passées de Vincent Bolloré, qui avait répété régulièrement à la filière (il l'a encore redit le 29 mars dernier) ne pas vouloir revenir sur les investissements de Canal dans le 7ème Art.

Le bonheur des autres

En attendant, le festival de Cannes fait contre mauvaise fortune bon coeur, et n'a pas protesté contre la présence allégée de la chaîne cryptée. Il faut dire que Canal Plus est l'un des 15 "partenaires officiels" de l'événement, et contribue à ce titre au budget du festival. Interrogé, le festival n'a pas souhaité indiquer quel était le montant de cette contribution. Mais, selon des sources industrielles, la chaîne apportait jusqu'à présent 1,5 million d'euros par an, une somme significative par rapport au budget total de la manifestation (20 millions d'euros).

En attendant, le malheur des uns fait le bonheur des autres. L'emplacement du patio (idéalement situé à deux pas du palais des festivals) a été récupéré par le Marché du film, qui y a installé un espace de démonstration des dernières technologies (réalité virtuelle, etc). Quand au débat organisé chaque année au patio par la société d'auteurs SACD, il a trouvé refuge sur la plage du CNC, et se tiendra pour la première fois sans aucun intervenant de Canal Plus. Enfin, mercredi, les stars de Money monster, Julia Roberts et George Clooney, iront faire leur promo non sur Canal Plus... mais au 20 heures de TF1!

Jamal Henni, à Cannes