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Ce que cache l'impressionnante croissance des comics en France

La boutique Central Comics située à Paris 12e , près de Cour Saint-Émilion

La boutique Central Comics située à Paris 12e , près de Cour Saint-Émilion - Laurent Nucera - Central Comics

Entre 2007 et 2016, le marché du comics en France a vu ses ventes progresser de 275%. Mais cette croissance est avant tout tirée par la série Walking Dead et dans une moindre mesure par le développement d'une offre aujourd'hui pléthorique.

C'est peu dire que le cinéma a été envahi par les comics. De Batman à Superman en passant par Sin City, 300, ou même The Mask, plus de 300 films sur grand écran sont des adaptations de ces bandes dessinées américaines. Le récent essor des films des studios Marvel, avec 17 films produits depuis 2008 (dont Thor Ragnarok sorti ce mercredi en France) et plus de 12 milliards de dollars de recettes, a largement contribué à cette tendance.

Mais est-ce que le succès de ces héros américains se retrouve en librairie en France? Dans un rapport publié la semaine dernière, l'institut GfK le suggère. Entre 2007 et 2016, les ventes de comics ont connu une croissance de 275% en cumulée, passant de 12 à 45 millions d'euros. Si cela reste encore relativement peu au regard des ventes de manga (103 millions d'euros l'an passé), les comics se vendent désormais presque autant que les séries appartenant à ce que les spécialistes appellent la bande dessinée patrimoniale (c'est-à-dire les titres classiques de la BD franco-belge: Tintin, Spirou, Lucky Luke, Blake et Mortimer, etc…). GfK estime que les comics ont notamment été portés "par l'actualité cinéma de ces dernières années".

Dans les faits, il serait faux d'affirmer que le marché du comics a connu un boom extraordinaire. "La croissance est réelle mais c'est le succès de quelques titres qui tirent l'ensemble. Surtout The Walking Dead, c'est vraiment l'arbre qui cache la forêt", souligne Laurent Nucera, un des dirigeants de la librairie parisienne Central comics, qui existe depuis 1992.

Une réalité pas si rose

"Les ventes totales de la série The Walking Dead sont de plus de 5 millions d'exemplaires, c'est un succès qui va au-delà de ce qu'on peut imaginer pour un comics", abonde Thierry Mornet, responsable éditorial comics chez Delcourt, qui édite The Walking Dead mais aussi d'autres séries (certains Star Wars, Spawn). "Une fois que l'on retire les ventes de The Walking Dead, la réalité est moins rose. Le niveau de vente moyen d'un comics va être beaucoup plus décevant à part quelques épiphénomènes qui passent la barre des 10.000 exemplaires vendus, comme Batman, Hellboy ou Star Wars", ajoute-t-il.

Et la profusion de films de super héros sur grand écran n'a au final qu'assez peu d'impact. "Le phénomène existe mais clairement le passage en librairie ne se fait de loin pas automatiquement. Lorsqu'on pense aux comics on pense toujours à Spider-Man/Batman etc… pourtant ce sont des séries plus intimistes qui rencontrent le succès", confie Laurent Nucera.

"Les sorties de films de super-héros ont un impact limité et extrêmement ponctuel. Et même dans ce cas de figure, cela ne crée pas de déferlante. Les comics ont réellement connu une période faste dans les 70-80 lorsque les tirages des revues distribuées en kiosques telles que Strange (traduisant des séries Marvel) dépassaient parfois les 100.000 exemplaires. Ces chiffres font aujourd’hui rêver les éditeurs d’albums", développe Thierry Mornet.

L'offre a créé la demande

Selon Laurent Nucera "le lectorat des comics de super-héros a beaucoup baissé à la fin des années 80. Il est désormais stable". Le libraire considère que les films n'ont pas vraiment ramené de nouveaux lecteurs: "le contenu des films ne se retrouve pas dans les comics et c'est normal: au cinéma vous visez un public plus large". Les nostalgiques ont pu en revanche revenir. Surtout, l'augmentation de l'offre a également pu expliquer la croissance en valeur des ventes. "Les éditeurs ont augmenté leurs catalogues et le public fan de comics a pu acheter davantage. C'est l'offre qui a créé la demande", explique Laurent Nucera. "Il faut bien voir qu'en 2007 nous n'étions encore qu'aux balbutiements de l'édition de comics en France", rappelle-t-il par ailleurs.

Au milieu des années 2000, le manga, qui avait auparavant vu ses ventes progresser constamment, s'est mis à plafonner. Dans le même temps, The Walking Dead cartonne dès sa première publication (par l'éditeur Semic comics, aujourd'hui disparu). De nombreuses maisons vont alors profiter de l'aubaine. "À l'époque le calcul était évident: créer une nouvelle série est coûteuse alors qu'acheter une licence, à cette époque, représentait un coût de 1500-2000 euros. Le risque était assez faible, il vous suffisait alors de vendre 1200 exemplaires pour rentabiliser cette licence", indique Laurent Nucera. Pour ne citer qu'un exemple symbolique, le géant Média Participations (Dargaud, Dupuis, Le Lombard) va créer sa filiale Urban Comics en 2012. Elle édite aujourd'hui les comics DC (Superman, Batman).

Mais les prix se sont très vite envolés. "Le succès de Walking Dead à la fin des années 2000, a incité des éditeurs qui n'étaient pas encore présent sur ce segment comics à investir ce marché. Cela a créé une surenchère sur les achats de droits, au point d'atteindre des situations ubuesques où financer certaines créations revient moins cher que d'acheter une licence", développe Thierry Mornet. 

Au point qu'aujourd'hui le marché semble saturé "Je pense qu'on est arrivé au maximum de ce que l'on peut tirer des clients", juge Laurent Nucera. Ce que confirme Thierry Mornet: "La production de comics est probablement en surchauffe. Avec jusqu’à 50 albums publiés chaque mois, il y a immanquablement des titres qui ne rencontrent pas leur public".

Julien Marion