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BD: pourquoi les maisons d’édition misent de plus en plus sur les jeux vidéo

Couverture d'Alt Life, une BD qui explore la réalité virtuelle.

Couverture d'Alt Life, une BD qui explore la réalité virtuelle. - Cadène - Falzon - Le Lombard 2018

Après avoir longtemps dédaigné l'univers du jeu vidéo, les éditeurs et les auteurs de BD s'y intéressent de plus en plus.

Le jeu vidéo à l’assaut de la bande dessinée. A moins que cela ne soit l’inverse. Après lui avoir longtemps tourné le dos, le 9e Art s’intéresse de plus en plus à l’univers du jeu vidéo. S’il existe depuis les années 1980 des adaptations vidéoludiques de Lucky Luke, des Schtroumpfs ou encore de Tintin, les éditeurs de BD ont longtemps regardé avec dédain cette industrie. Et ont raté, par ce biais, le coche du numérique, estiment certains professionnels de la profession.

Au Japon, le rapprochement entre les deux Arts s’est fait naturellement. De nombreux mangakas devenus célèbres ont commencé en travaillant pour des sociétés de jeux vidéo, remarque Satoko Inaba, directrice éditoriale chez Glénat Manga. C’est le cas par exemple de Yukihiro Kajimoto, auteur de la série de dark fantasy Ayanashi, de Ryo Sumiyoshi, character designer du jeu Monster Hunter qui a signé Centaures, et enfin de Taro Samoyed, auteure d’Artiste, un manga culinaire.

Les histoires se déroulant dans l’univers vidéoludique sont tout aussi nombreuses, à la manière de Btooom! de Junya Inoue, une sorte de Battle Royale, ou encore de Final Fantasy: Lost Stranger de Hazuki Minase et Itsuki Kameya. Dans ce récit publié récemment en France par Mana Books, éditeur spécialisé dans le jeu vidéo, deux employés du studio Square Enix se retrouvent propulsés dans le célèbre RPG Final Fantasy et doivent apprendre à y survivre.

Final Fantasy
Final Fantasy © Mana Books

"Tester d’autres modes d’écriture et de récit"

La pratique est moins généralisée en France, mais commence à séduire les auteurs. Après Kid Paddle, série très appréciée du jeune public, Alt-Life de Thomas Cadène et Joseph Falzon propose une plongée dans le monde de demain et la réalité virtuelle. Dans cette BD parue début avril, René et Josiane, présentés comme les Adam et Eve du XXIe siècle, sont les "pionniers d’un nouveau stade de l’évolution humaine" et pénètrent dans un monde virtuel inédit où la seule limite est leur imagination et leurs désirs. Pour mieux explorer la réalité virtuelle, le scénariste Thomas Cadène a choisi d'exclure d’emblée la réalité:

"La question que l’on se pose est celle de notre rapport avec le virtuel, si l’on se met des règles ou non. On ne se demande pas si c’est bien ou pas. On n’explore pas un territoire nouveau comme une question morale. On peut se poser des questions morales sur la manière dont on se comporte, mais le territoire en lui-même est neutre".

Après avoir étudié dans ses précédents albums le rapport entre vie réelle et vie virtuelle, cet autodidacte qui a appris la BD sur Internet prépare deux projets vidéoludiques, "dont un pour smartphone sur le thème du labyrinthe". Contrairement au dessinateur Sokal, pionnier français dans le domaine, Thomas Cadène n’estime pas que "faire du jeu vidéo et de la BD, c’est la même chose": "On est obligé de s’adapter, de se mettre au service d’une mécanique de jeu. C’est très exigeant sur l’écriture", indique-t-il, tout en précisant que cette expérience lui permet aussi de "tester d’autres modes d’écriture et de récit".

Alt-Life
Alt-Life © Falzon - Cadène - Le Lombard 2018

"Il y a un lien fort entre le jeu vidéo et la bande dessinée"

Il en va pour les éditeurs de BD comme pour les scénaristes et les dessinateurs. Eux aussi sont entrés dans la danse. Si Ubisoft a créé une maison d’édition, Les Deux Royaumes, pour publier des BD dérivées d’Assassin’s Creed, l’éditeur de mangas Ki-oon a lancé en septembre 2017 Mana Books, qui se présente comme "l’éditeur connecté".

"Nous avons une approche très grand public pour célébrer le jeu vidéo sous toutes ses formes", explique l’éditeur Philippe Vallotti. "Il y a un lien fort entre le jeu vidéo et la bande dessinée que l’on essaye de mettre en avant. A chaque jeu, on a un produit adapté. Il y a des beaux livres sur les coulisses, mais aussi des BD qui soit sont une adaptation de l’histoire, comme Metal Gear Solid, soit complètent l’univers du jeu et apportent une nouvelle perspective, comme Final Fantasy: Lost Stranger". Si Mana Books ne communique pas ses chiffres de vente, Philippe Vallotti assure que le label a eu un bon lancement. Preuve de cette bonne santé, 25, puis 50 nouveautés sont attendues dans les librairies pour 2018 et 2019.

Parmi les partenaires de Mana Books figure aussi Square Enix, le studio de Final Fantasy. Philippe Vallotti indique cependant qu’il s’agit uniquement d’un partenariat: "On est dans une vraie logique éditoriale. On travaille avec des maisons de jeu vidéo, c’est tout", explique-t-il tout en reconnaissant qu’il est "plus facile de sortir un livre sur Final Fantasy quand on a comme partenaire Square Enix". Avec une équipe en provenance principalement de divers acteurs majeurs du 7e Art (Dargaud, Le Lombard, Ankama), Mana Books souhaite incarner le rapprochement entre la BD et le jeu vidéo.

Les jeux de Sokal
Les jeux de Sokal © Playstation

"Je pensais que Casterman allait devenir Ubisoft"

Ce n’est pas la première fois qu’un éditeur de BD se rapproche autant d’un studio de jeu vidéo. En février 2009, Média-Participations, le groupe qui détient Dargaud, Le Lombard et Dupuis, a fait main basse sur Anuman Interactive. Lors du rachat, le groupe annonçait vouloir offrir "à ses auteurs la possibilité de développer leurs créations au-delà de leur support d'origine". Sokal a pu produire en 2017 avec Anuman le troisième volet de son jeu Syberia. Âgé de 63 ans, il a été l’un des premiers, dans les années 1990, à prêcher auprès des éditeurs de BD un rapprochement avec les studios de jeu vidéo.

"[Quand] j’ai vu que mes enfants avaient le même regard, la même fascination pour les jeux vidéo que moi à leur âge quand je découvrais le nouveau numéro du Journal de Tintin, je me suis dit que toute la BD allait migrer vers le jeu vidéo", se souvient le dessinateur dans Télérama, avant de déplorer: "Je pensais que Casterman allait devenir Ubisoft... Malheureusement, ce sont deux univers, deux publics qui s’ignorent, se regardent du coin de l’œil et se rencontrent peu".

Si Sokal a réussi à développer plusieurs jeux depuis 1999, il n’a pas su convaincre ses confrères et consœurs, qui ont longtemps méprisé le jeu vidéo comme la BD avait été conspuée des années auparavant. La frontière entre les deux Arts devient cependant de plus en plus perméable, reconnaît-il. Pour Philippe Vallotti, "il a fallu attendre que le jeu vidéo obtienne un statut d’art pour que ce rapprochement se fasse": "On n’a pas manqué le coche, c’est juste une évolution naturelle", analyse-t-il.

Cette situation est liée, selon lui, au progrès du graphisme des jeux vidéo. "Contrairement au Japon, on n’avait pas accès en France aux concepts arts des personnages de jeux vidéo comme Final Fantasy. On n’avait que des produits finis. A partir de blocs de pixels ou de formes simplifiées en 3D, on ne pouvait pas tirer quelque chose de vraiment satisfaisant d’un point de vue graphique". Le rapprochement entre jeu vidéo et BD est depuis devenu évident, "car ce qui était perçu comme de la technique a été compris comme de l’Art". Avec des éditeurs comme Mana Books ou des auteurs comme Thomas Cadène, cette révolution ne fait que commencer.

Jérôme Lachasse