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20 ans après, l'incroyable longévité de Pokémon reste un mystère

La publicité Pokémon diffusée lors du Super Bowl qui a été vue près de 25 millions de fois sur YouTube joue la carte trans-générationnelle.

La publicité Pokémon diffusée lors du Super Bowl qui a été vue près de 25 millions de fois sur YouTube joue la carte trans-générationnelle. - Nintendo

Le jeu de Nintendo, qui fête ses 20 ans ce 27 février, continue de séduire de nouveaux joueurs et d'engranger de colossaux revenus. Mais pourquoi le phénomène ne se tarit pas avec les années? Personne n'a vraiment la réponse...

Doritos, Snickers, Axe ou encore les automobiles Mini. Les annonceurs ont cette année encore dépensé des fortunes pour s'offrir des spots de pub lors du Super Bowl. L'objectif: profiter de l'immense audience de l'événement sportif pour faire le buzz. Mais cette année, ce n'est ni une marque de voiture, ni de grande consommation qui a "remporté" le Super Bowl. 

Avec près de 25 millions de vues sur YouTube, c'est la pub de Nintendo pour Pokémon qui a eu le plus de succès. Et pourtant la vidéo ne dévoile aucun nouveau jeu. Elle montre simplement des jeunes ou des sportifs en train de jouer et rappelle juste que Pokémon souffle ses 20 bougies cette année. C'est en effet le 27 février 1996 qu'est sorti au Japon deux petits jeux sur Game Boy nommés Pokémon Rouge et Pokémon Vert.

Et deux décennies plus tard et 277 millions de jeux vendus, le phénomène ne s'est toujours pas essoufflé. Les jeux continuent à se vendre par millions (11,5 millions pour les dernières versions Rubis et Saphir), le dessin animé est toujours en production 17 ans après sa création (record là aussi de longévité) et les cartes de jeux sont toujours les stars des cours de récré. Une "durée de vie" jamais vue dans l'univers des licences pour enfants et qui étonne même les fans. "En principe les franchises pour enfants retombent vite, reconnait Alvin Haddadène, journaliste jeu vidéo et co-auteur du livre Génération Pokémon. Quand ils grandissent, ils laissent tomber et passent à autre chose, mais avec Pokémon c'est différent, ça dure".

Pokémon n'a pas du tout évolué

Mais pourquoi, justement, Pokémon dure autant? À vrai dire, peu de gens le savent. "Même Nintendo se pose la question, explique Laurent Cardon, le créateur du site Pokémontrash qui regroupe la plus grande communauté de fans de Pokémon en France (1 million de visiteurs uniques chaque mois). Il y a une espèce d'alchimie secrète entre la qualité du jeu, l'aspect collection pour les cartes et le divertissement avec le dessin animé et les films. Pokémon c'est une licence 360 degrés comme seul Disney sait les faire". Certes, il y a le puissant marketing de Nintendo qui décline Pokémon à toutes le sauces et qui n'hésite pas à dépenser 5 millions de dollars pour se payer un sport au Super Bowl. Mais le marketing seul n'explique pas le succès de la licence. "D'autres licences comme Yu-Gi-Oh! ou Digimon se sont déclinées sur beaucoup de supports et ont tenté de copier le succès de Pokémon, mais aucune n'a tenu aussi longtemps", constate Alvin Haddadène.

Et si la longévité de Pokémon est si mystérieuse, c'est que les jeux n'évoluent quasiment pas d'une itération à l'autre. Les graphismes sont plus beaux, quelques fonctionnalités nouvelles font leur apparition comme le jeu en ligne, mais dans l'ensemble ça reste la même chose. "Pokémon n'a même pas du tout évolué si on y réfléchit bien, reconnaît Laurent Cardon. Le jeu est toujours basé sur trois piliers: collection, combat, progression". Il s'agit de trouver des créatures, les faire grandir et combattre entre elles. Et chaque nouveau jeu (un tous les 2 ans en moyenne) ne fait qu'apporter son lot de nouvelles créatures (les starters, celles disponibles au départ).

D'ailleurs, les créateurs du jeu ne pensaient pas dépasser l'épisode 2. "Après l'immense succès du premier en 1996, ils en font un second pensant que ce serait le dernier, mais les fans ont été encore au rendez-vous et ça ne s'est jamais arrêté", explique Alvin Haddadène. Ainsi après les 31 millions de cartouches de jeux du premier exemplaire sur Game Boy, le deuxième s'est vendu à 23 millions d'exemplaires. Depuis les jeux se vendent entre 10 et 15 millions d'unités. Et il n'y a presque jamais de flop avec Pokémon, tous les jeux sont des succès.

20 ans de moyenne d'âge

Un engouement d'autant plus mystérieux que ce sont globalement les mêmes personnes qui continuent d'y jouer. Ainsi, selon Nintendo France, la moyenne d'âge des joueurs de Pokémon est de 20 ans. Avec beaucoup de trentenaires. "Sur notre site, le gros de nos lecteurs a entre 17 et 25 ans", confirme Laurent Cardon de Pokémontrash. À titre de comparaison, la moyenne du jeu de guerre Call of Duty est de... 13 ans. Bref ce sont les enfants qui font la guerre et les adultes qui s'amusent à élever des créatures mignonnes... Des adultes qui, une fois parents, transmettent leur passion à leurs enfants qui succombent à leur tour à la Pokémon-mania. Un cercle vertueux en somme.

Un success story qui pourrait néanmoins être contrariée dans les années à venir par... le smartphone. Alors que les jeunes auraient leur premier téléphone en moyenne à 11 ans selon Médiamétrie, les ventes de consoles portables elles s'érodent depuis quelques années. Or ce sont les jeux vidéo qui sont à la base du succès Pokémon et qui soutiennent tout l'édifice commercial.

Car si les jeunes enfants découvrent la licence avec les cartes, c'est bien le jeu qui les accompagnent quand ils grandissent. "C'est un véritable enjeu pour Nintendo qui doit essayer de séduire de nouveaux jeunes joueurs sans quoi le phénomène de transmission risque de se tarir", explique Alvin Haddadène. Le géant japonais lorgne de plus en plus du côté du smartphone et s'apprête à lancer Pokémon GO, une application de réalité augmentée qui permettra de trouver et jouer avec des Pokémons dans sa ville. Problème: l'application sera gratuite quand le jeu version consoles aujourd'hui coûte 40 euros. Si Nintendo n'a guère fait évoluer son jeu en 20 ans, il devra dans les années à venir transformer son business model...

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Même Nintendo n'y croyait pas à l'époque

C'est l'histoire d'un succès imprévu. En 1991, le petit studio japonais Game Freaks lance le développement d'un jeu dit RPG (Role Playing Game) appelé Pocket Monster. Le titre, prévu pour la Game Boy de Nintendo, doit sortir un an plus tard. Il faudra attendre près de 5 ans de plus. "Le développement a été chaotique, le studio ne savait pas où il allait, les développeurs démissionnaient...", explique Laurent Cardon. Mais quelques fidèles restent comme Junichi Masuda considéré aujourd'hui comme le papa de Pokémon et qui était stagiaire au début de l'aventure. Le jeu sort finalement en février 1996 sur la Game Boy une console sur le déclin à l'époque. Personne ne croit vraiment au succès et d'ailleurs les ventes ne sont pas bonnes dans les premiers jours. Il faudra attendre quelques semaines avant que le bouche-à-oreille de la cour d'école ne fasse son oeuvre. Les ventes du jeux remontent brusquement et -phénomène rare sur ce marché- restent très élevées des mois durant. Face à l'immense succès japonais, Nintendo tergiverse. Le jeu intéressera-t-il vraiment les occidentaux? "Ils pensaient que le jeu serait un flop aux États-Unis, que les Américains n'aimaient que les jeux violents", explique Alvin Haddadène. Le jeu mettra plus de 2 ans avant de sortir aux États-Unis. Nintendo ayant entre-temps développé les cartes, le dessin-animé et les innombrables produits dérivés. A la différence du Japon, le succès de Pokémon en occident sera colossal dès le départ. En France, il s'en vendra ainsi 1,5 million sur la seule première année.

Frédéric Bianchi