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Au Japon, il sera interdit de faire plus de 100 heures supplémentaires par mois

Ces pratiques sont nées dans l'après-guerre, où la valeur attribuée aux "salarymen" dépend de leur endurance

Ces pratiques sont nées dans l'après-guerre, où la valeur attribuée aux "salarymen" dépend de leur endurance - Yoshikazu Tusno - AFP

L'État veut limiter le nombre d'heures supplémentaires dans le pays. Car la durée excessive de travail est un problème qui dépasse le domaine de la santé.

Pour la première fois, l'État japonais projette de limiter le nombre d'heures supplémentaires des travailleurs. Actuellement, la durée légale est de 40 heures par semaine, complétée par un plafond théorique de 45 heures supplémentaires par mois qui vole en éclats quand existe un accord d'entreprise. Si la réforme est adoptée, les compagnies qui ignorent les dispositions légales seront passibles de sanctions. Mais elles pourront quand même demander à leurs salariés d'oeuvrer jusqu'à 100 heures supplémentaires par mois en période d'activité intense, ce qui réduit la portée du changement.

Dans le cas où cette exception se prolongerait plus de deux à six mois, le cap descendrait alors à 80 heures (en moyenne), selon cet accord, résultat de négociations ardues entre l'exécutif, la fédération patronale Keidanren et la Confédération japonaise des syndicats de travailleurs (Rengo). Pour le Keidanren, accepter un plafond était dans un premier temps inconcevable tandis que Rengo s'est d'abord opposé à la proposition de 100 heures, jugée inacceptable, avant que tous deux ne cèdent sous la pression du gouvernement, a rapporté la presse. 

80 heures marque l'entrée dans la zone à risque

Aujourd'hui, Rikio Kozu, patron de Rengo, veut y voir "la première avancée vers l'élimination des cas de karoshi" (les risques de mort par excès de travail)... Et ce, même si la barre des 80 heures marque l'entrée dans la zone à risque, selon la définition même des autorités. "À l'heure actuelle, de nombreux employés des grandes compagnies font 100 heures supplémentaires ou plus par mois. Donc Rengo peut donner l'impression d'avoir contenu les heures sup'" en fixant le quota à moins de 100 heures, explique Shigeyuki Jo, consultant en ressources humaines.

En présentant les conclusions du comité spécial mis en place en septembre 2016 pour lutter contre les risques de mort par excès de travail (karoshi), le Premier ministre Shinzo Abe s'est félicité d'"une étape historique pour réformer la façon de travailler au Japon". Car la durée excessive de labeur est un problème qui dépasse le domaine de la santé. Il freine la productivité (certains ralentissent le rythme pour gagner plus d'argent grâce aux heures sup payées) et dissuade les mères de travailler alors que le Japon manque cruellement de main-d'œuvre. Ces pratiques sont nées dans l'après-guerre, où la valeur attribuée aux "salarymen" dépend de leur endurance, une situation responsable du décès de centaines de personnes par an.

Mettre en danger la santé des salariés

Dans le pays, des voix se sont élevées pour protester contre le projet. "Nous ne pouvons pas accepter cela. C'est scandaleux", lance ainsi Emiko Teranishi, qui représente un groupe de proches de victimes de karoshi. Son mari s'est suicidé en 1996, éreinté par d'interminables heures du travail, sans aucun week-end de repos. Gérant d'un restaurant de soba à Kyoto, il était sous pression de sa direction pour doper les ventes. "Il était déprimé. Il me disait qu'il ne pouvait ni dormir ni manger. Tous les matins, je lui demandais de prendre un jour de repos mais il allait quand même au travail", raconte-t-elle à l'AFP.

Une association d'avocats spécialisés en droit du travail s'est elle aussi indignée de ce plafond, le jugeant "tout à fait inapproprié" et "impossible à soutenir". Cela équivaut à une approbation tacite par le gouvernement d'une limite" qui peut mettre en danger la santé des salariés, estime son président, Ichiro Natsume. "Je pensais que le gouvernement allait enfin s'attaquer au problème. Le Premier ministre l'avait promis", souligne Emiko Teranishi. "Mais au final, il a fait un pas en arrière, plutôt qu'en avant", soupire-t-elle.

Dans une tribune de presse, Hifumi Okunuki, présidente du syndicat Tozen, a dit sa "tristesse". "Combien d'autres travailleurs devront mourir avant que notre pays se réveille?".

D. L. avec AFP