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Savez-vous pourquoi les bouilloires sont bannies au bureau?

En cas de problème, les assurances ne couvriront pas les dommages causés par un appareil personnel. Ils sont de la responsabilité de l’entreprise

En cas de problème, les assurances ne couvriront pas les dommages causés par un appareil personnel. Ils sont de la responsabilité de l’entreprise - Bennett Raglin - Getty Images North America/AFP

C’est l’ennemi juré des services techniques qui leur mènent une chasse impitoyable. Mais pourquoi tant de haine envers les buveurs de thé? Tout simplement parce que les bouilloires branchées dans un bureau font courir un vrai danger.

Vous en avez assez du thé basique que le distributeur de boissons chaudes vous délivre moyennant 30 ou 40 centimes? Et vous vous dites qu'en apportant une bouilloire et vos propres sachets de Darjeeling ou d'Earl grey vous vous feriez à la fois plaisir tout en faisant des économies? Mais votre souhait, pour légitime qu'il vous paraisse, se heurte à un opposant inflexible au sein de votre entreprise. Le responsable des services généraux qui voue aux gémonies cet instrument du diable: la bouilloire électrique. 

Ne pensez pas qu'il prenne plaisir à empêcher les salariés de faire une pause en sirotant un thé bouillant. Ne croyez pas non plus qu'il touche une commission sur les recettes du distributeur automatique de boissons chaudes. L'impitoyable chasse aux bouilloires à laquelle il se livre se justifie pleinement.

Comme en témoigne ce responsable des services généraux d'une entreprise spécialisée dans la communication: "Au départ, nous n'y prenions pas garde. Mais, un matin, l’électricité a sauté. Il n'a plus été possible de travailler. Et ceux qui n’avaient pas sauvegardé leur travail ont été bon pour tout recommencer. On a cherché d'où venait le problème. Et on découvert qu'il s'agissait tout simplement d’une bouilloire branchée qui a fait disjoncter le réseau de l'entreprise".

Un tiers des bouilloires vendues sont dangereuses

Aussi curieux que cela puisse paraître, ces ustensiles électroménagers, que l'on trouve dans toutes les cuisines, ne peuvent pas être branchés sur n'importe quelle prise électrique. Il leur faut une installation répondant à des normes précises. Leur ampérage est dix fois plus puissant que pour un PC, une lampe de bureau ou un chargeur de téléphone. Et, si l’installation n’est pas aux normes, le court-circuit n’est pas loin. Le problème ne concerne d'ailleurs pas que les bouilloires, mais l’ensemble des appareils équipés de résistances (cafetière, chauffage électrique, four ou plaque de cuisson…).

Cette situation s’est même aggravée depuis que les bureaux fermés ont été remplacés par des "open space", ayant permis d’installer un tiers de personnes supplémentaires sur une surface identique, sans modification des installations électriques. A superficie égale, la consommation électrique a augmenté et arrive parfois à ses limites. 

Un risque juridique

Faire sauter les plombs n'est pas le seul travers des bouilloires. Elles peuvent aussi générer des problèmes juridiques. En cas de problème, l'assurance de l'employeur ne couvrira pas les éventuels dommages causées par cet appareil maudit. "Une salariée renverse par mégarde le contenu de sa bouilloire sur son bureau, raconte le responsable des services généraux déjà mentionné.L’ordinateur saute, mais surtout, l’employée est sérieusement brûlée. Eh bien l’assurance va se retourner contre nous car il s’agissait d’un appareil personnel. En absence d’interdiction explicite, nous avons implicitement autorisé son utilisation."

Les bouilloires se révèlent d'ailleurs de plus en plus souvent des dangers y compris lorsqu'elles ne sont pas branchées sur le réseau électrique de l'entreprise. Selon une enquête de la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF) publiée l’été dernier; sur 29 bouilloires testées, 10 modèles sont "non conformes, voire dangereux". L’autorité précisait alors qu’après ces tests, 12.000 produits avaient être retirés de la vente. Et le problème reposait souvent sur des "anomalies qui touchent la sécurité électrique des appareils".

Le droit s'oppose-t-il à la sécurité ?

Ces contre-indications manifestes à l'utilisation de la bouilloire au bureau ne convainquent pourtant pas tous les salariés. Certains d'entre eux estiment qu'il s'agit d'un droit, inscrit noir sur blanc dans le code du travail à l'article L1121-1: "Nul ne peut apporter aux droits des personnes et aux libertés individuelles et collectives de restrictions qui ne seraient pas justifiées par la nature de la tâche à accomplir ni proportionnées au but recherché".

Sauf que l’employeur trouve dans le même code de quoi mettre à mal cette revendication: l’article 46 de l’arrêté 88-1056 du Code du travail stipulant que "l'employeur doit s'assurer que les prescriptions de sécurité sont effectivement appliquées et les rappeler aussi souvent que de besoin par tous moyens appropriés."

Les entreprises ont donc ajouté des clauses dans le règlement intérieur. Difficile d’aller contre sans entrer en conflit ouvert avec son employeur sur une sujet somme toute assez mineur. 

Des solutions alternatives ?

Pour autant de nombreuses entreprises ont voulu ne pas pénaliser les amateurs de thé indisposés par l'offre restreinte du distributeur automatique. Elles se sont donc équipées de distributeurs de boissons qui proposent gratuitement de l’eau chaude. Sauf que cette solution ne convient pas à tous.

"Nous en avons installé une, mais rapidement, nous avons reçu des plaintes. L’eau avait un goût qui ne plaisaient pas", raconte ce responsable des services généraux. Après quelques semaines de négociations, ce dernier a accepté d'engager des travaux pour installer une prise électrique adaptée aux bouilloires et aux cafetières électriques. "Nous avons seulement demandé à ce que ces appareils soient débranchés après utilisation."

Consigne suivie d'effet. Sauf qu'après l’épisode des bouilloires, cette même entreprise a constaté à nouveau des surtensions à certaines heures de la journée. La valse des bouilloires aurait repris de plus belle? Non, le responsable a été rapidement identifié: "Un salarié avait décidé d'installer un grille-pain sur son bureau pour faire dorer des tartines." Une nouvelle clause à prévoir dans le règlement intérieur ?

Pascal Samama