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Emploi: le cabinet américain qui fait grincer des dents l'Insee

Des personnes examinant des offres de postes à Pôle Emploi (image d'illustration)

Des personnes examinant des offres de postes à Pôle Emploi (image d'illustration) - Philippe Huguen - AFP

Depuis octobre, la société de conseil aux entreprises ADP publie mensuellement des chiffres sur l'emploi en France. Ce qui ne ravit pas forcément l'Insee qui émet certains doutes sur la méthodologie employée.

Une entreprise américaine qui publie des chiffres sur l'emploi français. Le tableau a quelque chose d'incongru. Et pourtant, depuis fin octobre, la société de services RH aux entreprises ADP publie chaque mois les créations d'emploi dans le secteur privé tricolore.

Une démarche que le groupe américain a entreprise depuis longtemps aux Etats-Unis, où ses statistiques sont âprement suivies par les marchés américains.

ADP s'attaque donc désormais à la France. Et du côté de l'Insee, les dents grincent un peu. "Ils disent que leurs statistiques sont complémentaires des publications de l'Insee. Mais nous, ADP, on ne les connaît pas!", a déclaré Jean-Luc Tavernier, le directeur de l'institut de statistiques, le 24 novembre dernier devant une dizaine de journalistes.

Débats sur la méthodologie 

Le numéro 1 de l'Insee ne goûte en fait pas vraiment à la méthodologie d'ADP. Pour établir ses statistiques, le cabinet se base sur les effectifs de 75.000 établissements clientes mais aussi, en partie, sur des enquêtes d'opinion réalisées par l'Insee (la mesure du climat des affaires dans l'industrie et les services). Un modèle "hybride" que Jean-Luc Tavernier trouve "dangereux". "Ou bien on dit 'c'est du 'hard data', ce sont des données que l'on peut collecter', ou bien on dit 'ce sont des enquêtes'". Mais pas les deux donc.

Ahu Yildirmaz, la directrice d'ADP Research Institute, fait elle valoir le sérieux de son groupe. Les statistiques d'ADP "reposent sur un volume significatif" et sont "dérivées de données empiriques fondées sur l'observation d'effectifs réels", explique-t-elle dans un e-mail.

"Nous prenons d'ailleurs en compte les données de l'Insee pour assurer que nous apportons l'image la plus complète possible", ajoute-t-elle. Et pas question de déclarer la guerre à l'Insee, bien au contraire. "Nous pensons que notre rapport et celui de l'Insee sont tous deux des indicateurs importants de la situation de l’emploi", assure Ahu Yildirmaz.

Les économistes pas contre

Si l'Insee s'interroge, les économistes eux ne voient pas forcément d'un mauvais œil l'arrivée d'ADP en France. "Ce genre d'initiative est assez intéressante car ADP a des sources d'information qui ne sont pas accessibles à l'Insee", explique Xavier Timbeau, spécialiste du marché du travail à l'OFCE. "Nous allons regarder ce nouvel indicateur conjoncturel, c’est certain, mais en prenant les précautions adéquates" affirme, de son côté, Axelle Lacan, économiste au Coe-Rexecode. Les réserves des économistes concernent en fait la représentativité de l'échantillon sur lequel se base ADP.

Ahu Yildirmaz explique que "nos bases de données incluent les effectifs déclarés d’environ 75.000 établissements représentant plus de 8% de la population active française privée. Selon les normes économiques, ceci est un échantillon très robuste".

"8% c'est effectivement un chiffre important mais cela ne veut pas dire pour autant que l'échantillon est robuste", considère pour sa part Xavier Timbeau qui maintient toutefois que "cela ne veut absolument pas dire que les données d'ADP sont inintéressantes". L'économiste indique par ailleurs que l'Insee dépense beaucoup d'argent pour assurer la qualité de ses échantillons statistiques. "Je conçois que cela les agace un peu quand un cabinet privé dit 'nous pouvons sortir des données plus vite et moins cher', observe-t-il.

"On noie tout le monde dans une masse de chiffres"

Comment juger de la représentativité des chiffres d'ADP? En regardant si à long terme, leurs statistiques et celles de l'Insee convergent. Ahu Yildirmaz, elle, explique que "cela a été le cas avec notre Rapport National sur l’Emploi aux Etats-Unis. Alors que les chiffres mensuels varient parfois, les chiffres à long terme sont assez proches. Il est trop tôt pour dire si ce sera le cas en France".

Et pour le moment, "en France, sur l’historique disponible, les chiffres fournis par le rapport ADP ont tendance à être un peu plus optimistes que les données officielles", analyse Axelle Lacan.

Dernier point. ADP vient apporter un nouvel indicateur de l'emploi, alors que de nombreuses statistiques existent déjà. Et celles publiées chaque mois par le ministère du Travail sont bien plus scrutées que, par exemple, le taux trimestriel de chômage de l'Insee, qui est pourtant le chiffre "officiel" du chômage. "Le mauvais chiffre a le plus de lumière, le meilleur en a le moins", résume Xavier Timbeau.

Mais au-delà de ces données émanant d'institutions publiques, il y a également d'autres indicateurs en provenance du privé (baromètre Prism'emploi sur l'intérim, défaillance d'entreprises du cabinet Altarès, etc…). Pour Xavier Timbeau, avec un chiffre en plus "cela peut rajouter du bruit, avoir un côté déstabilisant et compliquer la communication dans le débat public. On noie tout le monde dans une masse de chiffres".