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L'Europe n'est pas épargnée par la hausse des inégalités, mais elle est mieux protégée

Les inégalités ont augmenté en Europe

Les inégalités ont augmenté en Europe - Joël Saget / AFP

Selon une étude du Laboratoire sur les inégalités mondiales, la quasi-totalité des pays européens ont vu leurs inégalités augmenter depuis 1980. Le Vieux Continent semble néanmoins mieux armé pour les contenir grâce à un modèle social plus favorable à la redistribution.

Promise par Emmanuel Macron, "l’Europe qui protège" devra encore fournir quelques efforts pour parvenir à ses fins. Le Laboratoire sur les inégalités mondiales (Wolrd Inequality Lab, WIL) a publié ce mardi une étude très complète sur le Vieux Continent. En compilant les données des comptes nationaux de 38 pays européens, les auteurs de l’étude repérée par Le Monde ont analysé l’évolution des inégalités de revenus entre les pays, mais également entre les citoyens au sein d’un même pays.

Et le constat n’est pas franchement réjouissant. D’après le WIL, la croissance européenne a été inégalitaire entre 1980 et 2017, "les 1% des Européens les plus riches" ayant vu "leur revenu moyen croître deux fois plus vite que celui des 50% des moins aisés".

Dans la quasi-totalité des pays européens, la part moyenne du revenu national avant impôts captée par les 10% les plus riches a augmenté ces dernières années, notamment en Europe de l’Est où elle est passée de 20 à un peu plus de 30% en moyenne, entre 1980 et 2017. L’Europe de l’Ouest reste néanmoins la région la plus inégalitaire avec une part du revenu national avant impôts captée par les 10% les plus riches de 32,5% en 2017, contre moins de 30% en Europe du Nord (pays scandinaves).

Part moyenne du revenu avant impôts captée par les 10% les plus riches
Part moyenne du revenu avant impôts captée par les 10% les plus riches © World Inequality Lab

Pour les auteurs de l’étude, la hausse des inégalités de revenus "s’explique presque entièrement par l’évolution des inégalités entre individus à l’intérieur des pays", et non par les écarts de revenu moyen entre pays. En supposant des revenus moyens identiques entre chaque pays, "cela n’aurait qu’un faible impact sur le niveau d’inégalité entre citoyens européens", précise l’étude, assurant que la part du revenu captée par les 10% les plus riches européens resterait supérieure à 30%.

La pauvreté stagne

Malgré la hausse des inégalités de revenus, l’Europe est parvenue à contenir la pauvreté. En légère hausse entre 1980 et 2000, la part de la population adulte vivant avec moins de 60% du revenu médian (taux de pauvreté) européen a baissé au début des années 2000 et stagne depuis la crise de 2008 entre 21 et 22%. Là encore, "la convergence des revenus moyens serait […] largement insuffisante pour éradiquer la pauvreté sur le Vieux continent", indique le Laboratoire sur les inégalités mondiales.

Et d’ajouter: "Si tous les pays européens convergeaient en termes de revenu par adulte, le taux de pauvreté ne baisserait aujourd’hui que de 21 à 17%".

L’Europe résiste

De manière générale et malgré le constat peu glorieux évoqué précédemment, l’Europe reste l’un des continents les plus égalitaires du monde. Du moins, les inégalités au sein du Vieux Continent sont-elles moins fortes qu’aux États-Unis où le revenu des 50% les plus modestes a quasiment stagné entre 1980 et 2017 (+3%), alors qu’il a augmenté de 37% en Europe sur la même période.
Evolution du revenu moyen entre Etats-Uni et Europe
Evolution du revenu moyen entre Etats-Uni et Europe © World Inequality Lab

Plus encore, les 1% des citoyens américains les plus aisés perçoivent 20% du revenu national avant impôts, alors que les 50% les plus modestes n’en reçoivent que 12.5%. C’est l’inverse en Europe, où la part du revenu des 50% du bas atteint 18% alors que celle du centile supérieur ne dépasse pas 11%.

Le contraste est encore plus saisissant si l'on s'intéresse aux 10% les moins fortunés. "Les 10% les plus pauvres aux États-Unis sont plus pauvres que les 10% les plus pauvres en Albanie, en Bosnie, en Roumanie", alors que le revenu moyen par adulte aux États-Unis est de 30% supérieur à celui constaté en Europe occidentale, relève Lucas Chancel, l’un des auteurs de l’étude.

Un modèle social plus protecteur

Constatant que l'Europe et les États-Unis ont été soumis à des évolutions similaires au plan technologique et du commerce international, les auteurs concluent que "la hausse des inégalités apparaît davantage comme le produit de choix politiques et d'arrangements institutionnels (santé, éducation, poids de syndicats), plutôt que le résultat mécanique de la libéralisation des flux de marchandises ou de l'automatisation et ‘digitalisation’ des appareils productifs."

En outre, les pays d’Europe du nord, d’Europe centrale et d’Europe de l’Ouest notamment, ont adopté des "mécanismes efficaces de redistribution, des systèmes de transferts sociaux généreux ainsi que de règles plus strictes de protection sociale et de régulation des salaires" qui permettent une meilleure répartition des richesses et donc une limitation des inégalités, affirme l’étude, poursuivant en précisant qu’en "France, par exemple, la générosité des transferts sociaux a permis de maintenir la pauvreté à un niveau parmi les plus bas d’Europe".

Globalement, les dépenses sociales (éducation, santé, retraites, autres transferts sociaux) sont nettement plus élevées en Europe qu’aux États-Unis: 25 à 28% du PIB en Europe continentale, du Sud, ou du Nord, contre 19% outre-Atlantique.

Les auteurs de l’étude montrent d'autre part que les transferts entre pays européens au bénéfice des régions les moins développées de l'Est sont très largement compensés par les versements effectués aux détenteurs de capitaux. "Ces transferts coûtent 0,3 point de produit intérieur brut (PIB) aux pays de l'Ouest, mais ces derniers vont récupérer 2 à 3 points de PIB du fait des revenus étrangers nets" générés par leurs investissements, explique Lucas Chancel. L'économiste regrette qu'"aujourd'hui on opère ces transferts sans aucune réflexion sur comment ils sont redistribués à l'intérieur du pays".

Manque d’harmonisation

Il ressort par ailleurs de ce travail que la redistribution par les impôts et les aides sociales est la plus faible en Europe de l'Est, où elle réduit l'écart entre les 10% les plus riches et les 50% les plus pauvres de seulement 15%, contre 29% en Europe de l'Ouest et 23% en Europe du Sud et du Nord.

Inégalités de revenu avant et après impôts
Inégalités de revenu avant et après impôts © World Inequality Lab

Pour contenir à l'avenir la hausse des inégalités au niveau européen, le Laboratoire sur les inégalités recommande "la mise en place de politiques fiscales communes afin d'arrêter la course à la régressivité (sic) de l'impôt dans laquelle se sont lancés les États membres depuis trois décennies".

Ces politiques se caractérisent notamment par une baisse des taux de l'impôt sur les sociétés, dont le taux maximal a été divisé par deux depuis 1980, et une hausse de la TVA, qui pèse davantage sur les consommateurs et parmi eux davantage sur plus pauvres, qui ne peuvent pas épargner.

Paul Louis avec AFP