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Retraites: Quand Thomas Piketty défendait une réforme plus avantageuse pour les gros salaires

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L'économiste Thomas Piketty a estimé ce lundi sur France Inter que la réforme des retraites était favorable aux hauts salaires. Pourtant, en 2008, ses propres propositions sur le sujet leur était vraiment plus favorables. Explications.
"Le pilier du système, c’est un financement qui est proposé dans le rapport Delevoye qui est de 28% de cotisations sur tous les salaires jusqu’à 10 000 euros par mois, 120 000 euros par an. Et ça tombe ensuite à 2,8% au-delà de 120 000 euros. Donc dix fois moins."

Invité ce lundi sur France Inter, l'économiste français Thomas Piketty a critiqué la future réforme des retraites et notamment le système des cotisations qui, selon lui, favoriserait les très hauts salaires. L'économiste laisse entendre que les cotisations pour la retraite (salariales et patronales) sur un salaire de plus de 10.000 euros par mois passerait à 2,8% contre 28% pour tous ceux qui gagnent moins.

Une présentation un peu trompeuse car ce que propose le rapport Delevoye c'est une cotisation globale de 28,12% du salaire jusqu'à 10.000 euros (y compris donc pour ceux qui gagnent davantage), 25,3% permettant d'accumuler des points de retraite et 2,8% servant à financer l'ensemble du système. 

Pour ceux dont le salaire est supérieur à 10.000 euros brut par mois, les cotisations passeraient certes à 2,8% mais seulement pour la partie dépassant ce seuil de 10.000 euros. Autrement dit, si on compare le montant des cotisations pour deux salariés gagnant respectivement 15000 euros brut et 10.000 euros par mois, celles qui génèrent des points de retraite restent identiques (2530 euros/mois) mais celles qui ne leur rapporteront rien atteindront 420 euros pour le premier et 280 euros pour le second. 

Ce distinguo n'est donc pas vraiment favorable aux salariés les mieux payés. Leur retraite future sera en effet plafonnée et son calcul se fera sur la base de ces 10.000 euros par mois. Ce qui signifie que la future pension d'un salarié gagnant 15.000 euros par mois sera la même que pour celui qui gagnait 10.000 euros. Sauf que ce dernier aura cotisé davantage au titre de la solidarité. sans que ça ne lui rapporte rien personnellement, comme l'explique CheckNews.

Selon Jean-Louis Malys, ancien secrétaire national de la CFDT chargé des retraites, on ne peut plus alors parler de cotisation pour ces personnes gagnant plus de 10.000 euros. "C'est une taxe en fait car ça ne leur donne aucun droit", estime-t-il. 

L'espérance de vie, le calcul impossible?

Mais une "taxe" que l'économiste français Thomas Piketty aurait souhaité plus élevée pour que ces hauts salaires contribuent davantage au système eu égard à leur espérance de vie plus élevée. Car effectivement, les cadres ont une espérance de vie plus élevée que les personnes ayant un bas salaire. Mais les hauts salaires ne sont pas les seuls à avoir une espérance de vie plus élevée à la retraite. Les femmes ont aussi une espérance de vie à la retraite plus élevée aussi (une ouvrière vit plus longtemps qu'un cadre par exemple rappelle Le Monde), tout comme les fonctionnaires ou les habitants de la région Occitanie etc.

"On ne peut pas tenir compte de tous ces critères, estime Jean-Louis Malys, il faut regarder les causes liées au métier, c'est à dire la pénibilité, sinon c'est impossible. Moi par exemple j'ai fumé toute ma vie, est-ce qu'il faut en tenir compte dans mon calcul de cotisation?"

Si la critique de Thomas Piketty est discutée, elle l'aurait été aussi par... Thomas Piketty lui-même. L'économiste français avait en effet co-publié en 2008 avec l'économiste Antoine Bozio un livre sur un projet de réforme des retraites intitulé "Pour un nouveau système de retraite" aux éditions ENS (disponible en ligne). 

"Il est en contradiction totale avec ce qu'il disait"

Dans cet ouvrage d'une centaine de pages, l'économiste français propose notamment une fusion des différents régimes de retraites, un alignement public/privé et la mise en place d'un plafond de cotisation au-delà duquel les salariés ne cotiseraient plus rien du tout (même pas les 2,8% que propose le rapport Delevoye). C'est ce qu'il détaille à la page 63 de son livre.

"Cela signifierait qu’à compter de 2012, dans le cadre du nouveau système de comptes individuels, le taux global de 25 % de cotisations de retraite serait prélevé sur la fraction de salaire annuel inférieure à 66.652 € (ce plafond serait relevé chaque année en fonction de l’accroissement du salaire moyen, comme actuellement le PSS). Le capital retraite ainsi accumulé par les salariés ne comporterait par conséquent pas de cotisations et donc de droit à la retraite au-delà de ce plafond."

Thomas Piketty estimait à l'époque que les cadres gagnant plus 66.652 euros pouvait toujours avoir recours à un système de retraite par capitalisation mais n'envisageait pas de les faire cotiser pour la solidarité. Et c'est ce livre de l'économiste français qui sert encore aujourd'hui de feuille de route à la CFDT. "Le livre de Piketty était une piste intéressante pour nous, se souvient Jean-Louis Malys. Aujourd'hui il est en contradiction totale avec ce qu'il disait à l'époque. Je ne comprends pas pourquoi. Il dit qu'il est pour une réforme systémique mais il faudrait alors qu'il nous explique laquelle." Pas celle de son livre de 2008 apparemment.

Frédéric Bianchi
https://twitter.com/FredericBianchi Frédéric Bianchi Journaliste BFM Éco