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Prêts garantis par l'Etat: attention aux effets pervers pour les entreprises

Elaboré dans l'urgence, le dispositif pourrait avoir des conséquences graves pour les finances publiques mais surtout pour la capacité de financement et d'investissement des entreprises, prévient Terra Nova.

C'est la pierre angulaire du soutien aux entreprises mises en danger par l'épidémie de coronovirus. Le PGE (prêt garanti par l'Etat) permet aux entreprises ayant besoin de sécuriser leur trésorerie pendant la crise, d'obtenir un prêt bénéficiant d'une garantie de 90% de l’Etat en cas de défaillance de l’emprunteur (ou de 70% à 90% pour les prêts les plus importants). 

Le dispositif est un succès puisqu'au 7 mai, 66,5 milliards d'euros ont été accordés à 386.658 entreprises alors que les demandes se hissent à 93,4 milliards d'euros.

Pour autant, pour certains observateurs, le PGE a des effets pervers qu'il convient de prendre en compte. Dans une note de Terra Nova publiée lundi, Guillaume Hannezo, professeur associé à l’Ecole Normale Supérieure, estime que "ces instruments ont été élaborés dans l’urgence, sans avoir le temps de se poser les questions techniques qui sont normalement abordées dans la rédaction d’un contrat de prêt" et souffriraient "de défauts sérieux de conception".

La question sensible des fonds propres

L'auteur estime que le PGE pose un risque "considérable à la fois pour les finances publiques et pour les fonds propres et les capacités d’investissement des entreprises". 

En effet, sur la question des fonds propres en particulier, le coût du capital varie en fonction des sources de financement, notamment car ceux qui apportent les fonds à l'entreprise n'exigent pas le même rendement pour investir et n'acceptent pas les mêmes niveaux de risque. 

Terra Nova estime par exemple que les dettes subordonnées (qui ne se remboursent qu’après la dette senior) coûtent généralement de 4 à 10% par an. Pour le private equity, "une injection de fonds propres sera réalisée sur la base d’une espérance de profit à moyen terme de l’investisseur de 10 à 17%, par an". Les groupes ayant souscrit un PGE n'auront donc pas d'intérêt à financer le remboursement de leur PGE (qui a un coût de moins de 1% à 2% par an) par des levées de fonds classiques.

"Augmenter son capital pour refinancer le PGE, c’est remplacer des fonds qui coûtent moins de 1% (PME sous 50 millions € de CA) ou 2% (entreprises moyennes) par an par des fonds qui coûtent 5 à 15%. On ne voit pas pourquoi l’entreprise le ferait avant d’y être contrainte", résume l'auteur de l'étude.

"On voit donc d’avance le bilan qui en sera tiré dans quelques années: un coût budgétaire considérable pour l’Etat sur les entreprises en échec sans gain significatif pour celles qui s’en sortent, une altération durable des mécanismes de marché des financements et des conditions de concurrence, une accumulation de contentieux bruxellois sur les plans de restructuration", tranche Guillaume Hannezo.

Un constat largement partagé par Laurent Roubin, patron de la Caisse d'Epargne Hauts-de-France et par Arnaud Joubert, associé-gérant chez Rothschild & Co., cités par le journal Les Echos. "C'était la bonne réponse au tsunami, dit-il. Il fallait cette dette pour limiter le choc d'offre et de demande et permettre aux entreprises viables au début de la crise de rester viables à la sortie. Mais après avoir traversé cette phase aiguë, on aura des entreprises et des Etats qui seront très endettés. On aura un sujet de fonds propres", indique le premier.

Risque de surendettement

"Ce dont on va se rendre compte dans quelques mois, c'est qu'on a réussi à maintenir ces sociétés en vie mais au prix d'une augmentation substantielle de leur dette alors même que la profitabilité normative de ces sociétés va plutôt baisser, prévoit Arnaud Joubert, associé-gérant chez Rothschild & Co. Nous allons nous retrouver dans les deux prochaines années avec des sociétés qui seront surendettées", abonde le second.

"Ces entreprises n’ont pas besoin de dette garantie, ni de dette bon marché, mais de capital", martèle Guillaume Hannezo. "Aussi bas que soient les taux, des entreprises maintenues avec un endettement de 20 à 25% de leur chiffre d’affaires en plus de leur dette habituelle deviennent des "zombies", comme celles qui ont durablement pénalisé la reprise japonaise".

Rappelons que cette "dette habituelle" atteint déjà des records. A fin février, l'encours de crédits accordés aux entreprises s'élevait déjà 1.067 milliards d'euros, un record historique, rappelle le quotidien économique.

Restructurations à prévoir

Ces entreprises devront alors se recapitaliser ou se restructurer "parce que des sociétés n'arriveront plus à se refinancer et que les banques fermeront peut-être un peu plus les vannes du crédit", explique Pierre-Arnoux Mayoly, associé au cabinet d'avocats McDermott Will & Emery.

Il s'agit donc d'ajuster au plus vite le dispositif, plaide Terra Nova. "Dans les dossiers où il y a besoin de capitaux permanents, que l’Etat renonce à la facilité procrastinatrice des PGE, et mette en place une enveloppe et des instruments pour gérer de façon professionnelle des interventions en equity et quasi-equity adaptées aux différentes tailles d’entreprises. Si cette solution est plus exigeante pour les actionnaires actuels, qui devront accepter une forme de dilution, elle est plus favorable pour l’entreprise, qui y gagnera des fonds propres, et pour le contribuable, qui pourra participer aux plus-values à la mesure des risques pris".

Olivier Chicheportiche