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Pourquoi les artistes sont si peu impliqués dans la présidentielle

Brigitte Macron et Line Renaud lors du meeting de Bercy le 17 avril

Brigitte Macron et Line Renaud lors du meeting de Bercy le 17 avril - AFP GEOFFROY VAN DER HASSELT

Soucieux de ne pas se fâcher avec leur public, les artistes se sont moins mobilisés lors de cette présidentielle. Mais ils ont aussi été moins sollicités par des candidats fuyant toute proximité avec les élites.

Cette élection présidentielle inédite représente aussi un tournant dans les relations entre les artistes et la politique. Elle marque la fin d'un cycle qui a démarré lors de la présidentielle de 1974. À l'époque, Giscard, s'inspirant de la campagne victorieuse de Kennedy en 1960, fait pour la première fois intervenir des vedettes lors de ses meetings, sollicite leur soutien public... soutien qui sera accordé par Brigitte Bardot ou Johnny Hallyday.

Cette pipolisation a pris fin lors de cette élection, où peu d'artistes se sont manifestés (cf. encadré). "Les artistes se sont moins prononcés avant le premier tour, confirme Marc Schwartz, responsable du programme culture et médias d'Emmanuel Macron. Nous avons changé d'époque. Le temps des comités de soutien d'artistes est probablement révolu".

Et la qualification du Front national fait moins réagir la culture qu'après le 21 avril 2002. "L'implication des artistes est moins importante qu'en 2002. Beaucoup sont atteints de mélenchonisme: ils appellent à faire barrage au FN sans parvenir à dire de voter Macron", constate Pascal Rogard, directeur général de la société d'auteurs SACD. 

Les grandes vedettes brillent par leur absence

Cette fracture s'est constatée mardi 2 mai, lors d'une soirée anti-FN à la Cité de la musique à Paris. Lorsque la plasticienne Orlan ou le metteur en scène Jérôme Deschamps ont appelé explicitement à voter pour Emmanuel Macron, ils ont été hués par une partie de la salle. Du reste, les grandes vedettes ont brillé par leur absence à cette soirée, où étaient seulement présents le pianiste Alexandre Tharaud, les humoristes Christophe Alévêque et Alex Vizorek, les comédiens Yvan le Bolloc'h et Céline Sallette.

Idem lundi 1er mai avec une soirée anti-FN au théâtre des Bouffes du nord ayant pour têtes d'affiche Charles Berling, Romane Bohringer, Dominique Blanc, Juliette Armanet ou Anna Mouglalis. Elle a rempli la salle de 500 places, mais n'a été couverte par aucun média...

Et jeudi 4 mai place de la République à Paris, le concert organisé par SOS Racisme, l'Union des étudiants juifs de France, et la Fédération des associations générales étudiantes (Fage), a réuni Pete Doherty, Mokobé, Carmen Maria Vega, Tété et les Naive New beaters, devant 2.000 spectateurs.

Ne pas se fâcher avec son public

Cette faible mobilisation a plusieurs explications. "Moins d'artistes veulent prendre position", constate Marc Schwartz chez En Marche!. À la SACD, Pascal Rogard abonde: "Les artistes veulent moins s'engager. Ils sont déçus par les politiques qui ne tiennent pas leurs promesses. Et certains -comme les chanteurs- craignent de se mettre à dos une partie de leur public". Or une bonne partie de ce public a voté Marine Le Pen, qui est arrivée en tête chez les 18-34 ans. "Une explication est qu'une partie de la jeunesse ne dit plus non au Front national", résume dans le Soir Christophe Pirenne, professeur d’histoire de la musique à l’Université de Liège.

Par exemple, le DJ Laurent Garnier, après avoir pris position contre le FN, a été critiqué par une partie de ses fans sur sa page Facebook. Au Printemps de Bourges, Renaud s'est fait siffler lorsqu'il a affiché son soutien à Emmanuel Macron. On se souvient aussi des déboires de Faudel et Doc Gyneco après leur soutien à Nicolas Sarkozy en 2007. "Tout le public de Faudel est parti tout à coup en quelques jours, alors qu'il avait un énorme tube. C'est assez spectaculaire: l'engagement de l'artiste a fait disparaître son public", se souvient son producteur Pascal Nègre dans le documentaire Une épreuve d'artistes.

Être proche du fisc

Cette dé-politisation des artistes s'observe aussi dans les textes des chansons, de moins en moins engagés, en particulier dans le rap, souligne Christophe Pirenne dans le Soir: "Le rap en est au point où le rock était arrivé dans les années 80, après l’explosion punk et ses revendications anarchistes. C’est-à-dire que les rappeurs ont compris qu’ils ne pouvaient pas changer la société. Ils ont essayé, ça n’a pas marché. [...] Aujourd’hui, c’est plus hédoniste. Ce que les rappeurs prêchent, c’est leur propre réussite. Le discours, c’est qu’il n’y en aura pas pour tout le monde, il faut donc être le meilleur et écraser l’autre".

En outre, certains artistes se discréditent lorsque leurs engagements sont erratiques. On peut citer Gérard Depardieu (qui passa de François Mitterrand à Nicolas Sarkozy), Renaud (qui soutint successivement François Mitterrand, Ségolène Royal, Nicolas Hulot, François Fillon, et enfin Emmanuel Macron), Johnny Hallyday (qui soutint VGE, Jacques Chirac, puis Nicolas Sarkozy tout s'affichant avec Georges Marchais à la fête de l'Humanité ou dînant avec François Hollande). "Johnny Hallyday s'engage peut être pour des raisons très prosaïques: il vaut mieux être proche de l'administration fiscale", supposait le journaliste Michaël Darmon dans Une épreuve d'artistes.

Fuir les artistes, expression du système

Mais ce désamour est réciproque. Les politiques ont aussi moins envie de s'afficher avec des artistes, surtout quand ces politiques se proclament anti-système. "Les politiques trouvent moins productif de mettre en avant les artistes les plus connus, qui souvent gagnent bien leur vie et peuvent être perçus comme l'expression ultime d'un système", dit Pascal Rogard. "À l’heure actuelle, les artistes sont perçus comme une élite, 'la France d’en haut'. Et les hommes politiques ont bien compris qu’ils n’avaient pas intérêt à en faire des caisses de ce coté-là, s’ils voulaient en même temps jouer la carte de la proximité avec leurs électeurs", abonde Frédéric Dabi, directeur général de l'Ifop, dans 20 minutes.

Avant le 1er tour, les rares vedettes qui se sont prononcées sont surtout allées vers Emmanuel Macron et Jean-Luc Mélenchon. Chez En Marche!, Marc Schwartz explique "n'avoir pas recherché activement le soutien d'artistes, mais ne pas avoir fui non plus de tels soutiens. Des artistes se sont manifestés, et ceux qui le souhaitent sont naturellement libres de prendre position publiquement. Il y a finalement une forme de banalisation du rôle des artistes dans une campagne présidentielle". Dans l'équipe Fillon, le député Alain Marsaud avait même assuré: "On n’a pas besoin d’artistes!" Et au Front national, une tribune anti-FN d'artistes parue avant le premier tour a été jugée "très bonne pour progresser dans l'opinion" par Louis Alliot.

Là encore, l'élection présidentielle américaine a sans doute servi de leçon. Soutenue avec ferveur par le tout Hollywood, Hillary Clinton a été battue par Donald Trump, qui n'était soutenu par quasiment aucun people.

Qui a soutenu qui au premier tour?

Emmanuel Macron
Renaud, François Berléand, Pierre Arditi, Vincent Lindon, Guy Bedos, Danièle Evenou, Macha Méril, Catherine Lara, Keren Ann, Françoise Hardy, Dani, Line Renaud, Christophe Beaugrand, Bernard Montiel, Marjane Satrapi, Régis Wargnier, Eric Rochant, Jean-Marc Dumontet, Philippe Besson, Bernard-Henri Levy, Erik Orsenna, Roland Castro, Bettina Rheims, Jérôme Deschamps, Yassine Belatar, Stéphane Bern, Cyrille Eldin

Jean-Luc Mélenchon
Yvan Le Bolloc'h, Richard et Romane Bohringer, Edouard Baer, Jean-Pierre Darroussin, Sam Karmann, Philippe Caubère, Jacques Weber, Robert Guédiguian, Bernard Lavilliers, Soan, Anémone, Céline Sallette, Didier Porte, Agnès B., Gérard Miller, Gérald Dahan, Rim'K, Nilda Fernandez, Laurent Binet.

Benoît Hamon
Valérie Donzelli, Juliette Binoche, Michèle Rey-Gavras

François Fillon
Alain Delon

Marine Le Pen
Brigitte Bardot, Franck de La Personne

Jean Lassalle
Hugues Auffray

Jamal Henni