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"Nouvelles routes de la soie": en quoi consiste le titanesque projet chinois?

Lancé en 2013, ce projet estimé à 1200 milliards de dollars doit rallier la Chine à l'Europe et à l'Afrique par voies terrestres, ferroviaires et maritimes grâce à la construction de gigantesques infrastructures. Les États-Unis et l'Europe qui veulent modérer l'appétit chinois ne voient pas ces investissements d'un très bon oeil.

Le projet est au cœur des tensions commerciales entre la Chine et l’Union européenne. En visite en France depuis dimanche, le président chinois Xi Jinping s’est d’abord rendu en Italie vendredi pour signer une série d’accords, notamment sur les "Nouvelles routes de la soie", un pharaonique et controversé programme d’investissements piloté par la Chine pour étendre sa zone d’influence grâce à la construction d’infrastructures gigantesques.

Aussi appelé en mandarin "La ceinture et la route", ce méga-projet lancé en 2013 vise à relier par voie terrestre la Chine à l’Europe via l’Asie centrale mais aussi par voie maritime via l’océan Indien. Ports, autoroutes, liaisons ferroviaires… Plusieurs chantiers essentiellement financés par la Chine ont d’ores et déjà débuté en Asie et en Afrique.

Un projet à plus de 1000 milliards de dollars

On estime qu'une soixantaine d'États ont bénéficié de capitaux chinois liés à l'initiative. Les sommes sont colossales: selon des estimations, la Chine a déjà dépensé quelque 200 milliards de dollars.

Plus généralement, les investissements chinois dans les pays concernés, de 2014 à mi-2018, s'élevaient à plus du double, soit 410 milliards de dollars, estime le cabinet Euler-Hermes. Selon la banque Morgan Stanley, les investissements chinois cumulés dans les pays des "Routes de la Soie" dépasseront 1200 milliards de dollars d'ici 2027.

L'Europe et les États-Unis sceptiques

Les puissances occidentales, États-Unis en tête, dénoncent les visées géopolitiques de Pékin, soupçonné de vouloir cimenter son influence, contrôler des matières premières et écouler ses surcapacités industrielles. Bruxelles n’a donc pas vu d’un très bon œil le rapprochement entre l’Italie et la Chine. Ces routes "ne peuvent être celles d'une nouvelle hégémonie" qui placerait en "vassalité" les pays traversés, s'alarmait en janvier 2018 Emmanuel Macron. 

Plus de 96% des projets financés par Pékin sont confiés à des entreprises chinoises, pointait du doigt en septembre une note du Trésor français. Ces dernières monopolisent ensuite les revenus générés par certaines infrastructures. Par ailleurs, en accordant des prêts colossaux, la Chine est accusée de faire dérailler les finances de pays en développement, aggravant ainsi leur dépendance, sur fond de soupçons de corruption.

Mongolie, Maldives ou Pakistan sont menacés de décrochage, tandis que le Sri Lanka, incapable d'honorer ses créances, a dû céder à Pékin le contrôle pour 99 ans d'un port en eaux profondes. Enfin, les Européens déplorent l'opacité des appels d'offres, épinglant l'insuffisance des normes environnementales et sociales.

Plusieurs pays européens déjà intégrés au projet

En participant aux Routes de la Soie, l'Italie espère muscler ses exportations vers la Chine, argumente le sous-secrétaire d'État Michele Geraci, artisan des négociations et fervent sinophile. Xi Jinping a de son côté vanté le "Made in Italia" dans une tribune avant son voyage.

Les États-Unis restent pour leur part sceptiques: "Nous doutons que les Italiens en retireront des gains économiques durables. Cela pourrait (au contraire) ternir la réputation du pays", a averti Garrett Marquis, responsable de la Maison Blanche cité par le Financial Times. Pour Lucrezia Poggetti, chercheuse au Mercator Institute for China Studies (MERICS), Rome doit présenter "des exigences concrètes" de contreparties, pour échapper au sort d'autres pays européens, notamment la Pologne, qui "déplorent que les promesses d'avantages économiques de Pékin (...) soient restées lettre morte".

Plusieurs pays de l'UE ont déjà conclu des protocoles d'accord pour rejoindre les Routes de la Soie, mais l'Italie -3e économie européenne- serait le premier membre du G7 à s'y rallier.

Athènes a cédé en 2016 son port du Pirée au géant chinois du fret Cosco, qui contrôle également en Espagne les ports à conteneurs de Valence et Bilbao. Le Portugal a aussi tissé d'étroits liens avec Pékin à la faveur de la crise financière, recevant, selon Rhodium, 6 milliards d'euros de capitaux chinois, qui ont ciblé sa première banque privée, l'assureur Felidade et le gestionnaire du réseau électrique (REN). Et Lisbonne ne s'est pas opposé à l'OPA lancée par China Three Gorges sur l'électricien Energias de Portugal (EDP), premier groupe du pays. En République tchèque, une visite de M. Xi en 2016 avait scellé des investissements massifs du chinois CEFC dans des médias, le transport aérien et un club de football. Le patron de CEFC, Ye Jianming, avait même été nommé conseiller du président tchèque Milos Zeman.

La France appelle à "une approche coordonnée" de l'Europe

Les interrogations portent aussi sur le risque éventuel pour la défense et les infrastructures du pays -des experts pointant du doigt l'intérêt chinois pour les ports stratégiques de Trieste et Gênes. Ceux du Pirée (Grèce), Bilbao et Valence (Espagne) sont déjà sous pavillon chinois. Washington exprime sa franche opposition: "Nul besoin pour l'Italie de conforter la légitimité de projets (servant) l'arrogance chinoise", a tancé Garrett Marquis sur Twitter.

La France, elle, appelle à "une approche coordonnée" face à Pékin afin d'"éviter une forme de division européenne mal venue". L'Italie, aux côtés de Paris et Berlin, avait appuyé en 2017 l'idée d'un encadrement européen des investissements étrangers, notamment chinois: un front uni désormais menacé. Néanmoins, Paris ne s'oppose pas à toute coopération avec Pékin, à condition de satisfaire "certains critères de soutenabilité écologique et financière" et de réciprocité, notamment l'ouverture des marchés publics, assure une source gouvernementale française.

La Chine a investi au moins 145 milliards d'euros en Europe depuis 2010, mais la tendance est au ralentissement, à l'heure où plusieurs Etats durcissent leurs mesures pour encadrer les acquisitions du géant asiatique. Totalisant 2,1 milliards d'euros pour l'année 2010, les investissements directs de la Chine dans l'Union européenne ont bondi à 20,7 milliards de dollars sur l'année 2015, puis à 37,2 milliards en 2016, selon les données de référence du cabinet américain Rhodium Group.

Les investissements chinois ont cependant décru à 29,1 milliards en 2017, puis à 17,3 milliards d'euros en 2018 (dont 45% concentrés sur le Royaume-Uni, l'Allemagne et la France). Pour les experts, ce repli reflète le durcissement de Pékin contre les acquisitions jugées "irrationnelles" de groupes déjà surendettés mais aussi un cadre réglementaire plus strict en Europe.

Paul Louis avec AFP