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Moduler les allocations familiales: égalité ou équité? 

Moduler les allocations familiales: justice sociale ou casse de la sécurité sociale? (Photo d'illustration)

Moduler les allocations familiales: justice sociale ou casse de la sécurité sociale? (Photo d'illustration) - Philippe Huguen - AFP

Le gouvernement a-t-il raison de vouloir moduler les allocations familiales selon les revenus? Entre l'urgence économique et le poids symbolique de la décision, les avis sont partagés. BFMTV.com a confronté l'avis d'un économiste avec celui du spécialiste d'une association familiale.

Dès 2015, la politique familiale va changer en France. Marisol Touraine, ministre des Affaires sociales, a confirmé l'accord du gouvernement pour que les allocations familiales soient modulées en fonction des revenus. Concrètement, elles seront divisées par deux à partir de 6.000 euros de revenus nets mensuels pour un foyer avec deux enfants, et par quatre à partir de 8.000 euros nets.

Comment accueillir une telle décision? En quoi bouscule-t-elle le modèle familial français? BFMBusiness.com a confronté l'avis de Claude Le Pen, économiste de la santé et professeur à l'université Dauphine, avec celui d'Olivier Nobile, responsable santé et protection sociale de l'Union des familles laïques.

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POUR - "Une mesure de justice sociale"

"C'est une mesure de justice sociale", affirme Claude Le Pen. "Aujourd'hui, on est dans un système de ressources limitées, la croissance est nulle: en situation d'urgence, plutôt qu'éparpiller les aides, mieux vaut les concentrer sur ceux qui en ont le plus besoin. Il y a tout un ensemble d'aides en France, et on les a accumulées sans bien vérifier leur efficacité."

"Les allocations familiales représentent un complément de revenus très important pour les plus pauvres: elles sont un vrai effet d'aubaine. Mais pour une famille à 6.000 euros par mois, ça n'a pas d'effet sur le sort des enfants."

CONTRE - "En fait, toute la société va être touchée"

"Une famille avec deux enfants qui gagne 6.000 euros par mois, doit-on la considérer comme riche, nantie?", s'interroge Olivier Nobile. "Les classes moyennes vont financer un modèle social dont elles ne vont plus voir la couleur. Comment, dès lors, transmettre l'idée que tous les enfants sont les mêmes?"

"Ce projet a aussi vocation à casser le système de Sécurité sociale: car après les allocations familiales, qui nous dit que le gouvernement ne va pas moduler le remboursement des médicaments par rapport aux revenus? Sur les 50 milliards d'euros d'économies voulues par Manuel Valls, 21 millions concernent la Sécu. Ces économies-là, elles vont concerner l'ensemble des Français, et les plus pauvres ne seront pas épargnés. On se dirige vers une société stratifiée. Les plus aisés vont se tourner vers des complémentaires privées, lucratives. Et ceux qui seront "trop riches" pour percevoir les allocations, mais trop pauvres pour les assurances privées, que vont-ils devenir?"

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POUR - "Ne soyons pas dans la nostalgie!"

"Dans la situation actuelle, il n'y a pas de riches ni de pauvres dans la logique de distribution des allocations familiales", rappelle Claude Le Pen. "Pourtant, la réalité sociale est tout autre!"

"Je mesure le choc que cela représente en termes d'idéologie: on s'éloigne des mesures de 1945. Mais il ne faut pas être dans la nostalgie! Ces mesures étaient valables dans la France de 1945, lorsque la natalité était faible. Aujourd'hui, ce qu'il faut soutenir, c'est l'accueil des jeunes enfants, l'aide aux jeunes mères, etc. D'un point de vue politique, la modulation des allocations est perçue comme une trahison, alors que c'est plutôt du réalisme. Cela passerait sans doute mieux si c'était assumé et expliqué différemment. L'égalité est remplacée par l'équité: c'est une forme de pragmatisme."

CONTRE - "On casse le projet du Conseil national de la Résistance"

"Cette mesure met fin au principe d'uniformité des allocations familiales", fustige Olivier Nobile. "On transforme la politique familiale en politique de redistribution. Sauf qu'on ne règle pas ces problèmes-là en touchant à la famille! Les allocations familiales ne poursuivent pas ce but. Elles représentent un salaire indirect qui permet de reconnaître le travail qu'est l'éducation."

"On casse le projet du Conseil national de la Résistance: construire une cohésion sociale au sein de la société. La décision a une dimension symbolique qui ne doit pas être négligée: certaines étapes de la vie doivent avoir des significations communes."

https://twitter.com/ariane_k Ariane Kujawski Journaliste BFMTV