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Macron et Le Pen: deux visions opposées de la culture

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- - AFP Eric Feferberg Alain Jocard

Marine Le Pen fait très peu de propositions dans le domaine culturel. Emmanuel Macron en fait plus, mais sans chercher à modifier profondément le secteur.

La culture et les médias ne sont pas le sujet central des programmes présidentiels d'Emmanuel Macron et de Marine Le Pen. Leurs programmes respectifs en la matière sont assez maigres (et même squelettique pour Marine Le Pen), souvent peu détaillés, et jamais radicaux. Mais ils sont diamétralement opposés, et les deux candidats ne sont d'accord sur quasiment rien. Revue de détail. 

Le budget

Le budget de la culture sera "maintenu", promet le programme d'En Marche! Il s'élèvera à "1% du budget de l'État", a précisé Emmanuel Macron auprès de Télérama, ajoutant: "Le budget de la création sera stable et pérenne, comme celui du patrimoine". En pratique, "les politiques d'accès à la culture bénéficieront en priorité de réallocations venant, par exemple, de l'audiovisuel public où il y a un très gros budget".

Autre projet de l'ancien ministre: créer un fonds d'investissement de 200 millions d'euros "consacré à l'amorçage et au développement des entreprises innovantes dans les industries créatives et culturelles", a-t-il expliqué à Electron libre. Ce fonds sera géré par BPIFrance en s'appuyant sur l'expertise de l'Ifcic. 

Dans son programme, Emmanuel Macron promet aussi d'"évaluer" l'efficacité de toutes les politiques culturelles, de "conforter" le soutien au mécénat, et de "maintenir" la non-imposition des oeuvres d'art dans l'ISF.

En face, les 144 engagements de Marine Le Pen sont quasiment muets. Elle promet juste d'augmenter de 25% le budget du patrimoine. Le patrimoine est d'ailleurs la préoccupation principale de la candidate du Front national: elle veut aussi "mettre un coup d'arrêt à la politique de vente à l'étranger et au privé de palais et bâtiments nationaux". Par ailleurs, elle compte "développer le mécénat populaire" en créant un site internet dédié. 

L'audiovisuel

Le programme d'Emmanuel Macron promet de réduire le nombre de chaînes publiques: il veut "concentrer les moyens sur des chaînes moins nombreuses". Il veut aussi "rapprocher les sociétés audiovisuelles publiques", c'est-à-dire France Télévisions, Radio France et France Médias Monde. Enfin, les patrons des chaînes publiques ne seront plus nommés par le CSA, mais par les conseils d'administration des chaînes, après "un appel public à candidatures". La composition de ces conseils d'administration sera à l'avenir "plus indépendante et plus ouverte", avec des "personnalités irréprochables", a précisé le candidat dans TéléramaLa désignation des administrateurs, aujourd'hui effectuée par l'État et le CSA, pourra "passer par un débat à l'Assemblée nationale". 

Enfin, le programme d'En Marche! promet de "simplifier la réglementation audiovisuelle en matière de publicité, de financement et de diffusion". Frédérique Dumas, membre du comité politique d’En Marche!, détaille: "Nous voulons réfléchir à une évolution de la chronologie des médias, des interdictions de faire de la publicité à la télévision qui pèse sur des secteurs comme le cinéma, et des relations entre chaînes et producteurs. Ce débat doit s'ouvrir dans un esprit de contractualisation et de responsabilité: il y a des droits et des devoirs. Et il doit avoir un principe: le respect de la diversité culturelle".

En face, les 144 engagements de Marine Le Pen ne comprennent qu'une mesure concernant l'audiovisuel: une "réforme" du CSA (Conseil supérieur de l'audiovisuel), qui comprendrait désormais trois collèges. Le premier avec des "professionnels" comme aujourd'hui, le second avec "des représentants de l'État", et le troisième avec "des représentants de la société civile: association de consommateurs, de téléspectateurs...".

Le collectif Culture libertés et création (Clic), émanation du Rassemblement bleu marine, propose en outre de "rendre les médias publics indépendants du pouvoir" et d'"appliquer la proportionnelle" concernant les temps de parole sur les chaînes parlementaires.

De son côté, Franck de La Personne, délégué général aux questions culturelles du FN, propose plusieurs idées originales dans le programme qu'il a fourni au SPI (disponible ci-dessous). D'abord, arrêter de verser des subventions publiques à des programmes tournés à l'étranger. Ensuite, taxer la diffusion à la télévision de programmes étrangers, à hauteur de 20% des recettes publicitaires engrangées par ces programmes. En outre, créer un "réseau public" de distribution en salles de films français. Enfin, créer une société de production subventionnée par l'État, sur le modèle de feu la SFP. Grâce à un chiffre d'affaires "constitué à 75% par la subvention d'État", cette "super SFP" proposera des prix cassés ("25% du prix du marché").

Internet

Emmanuel Macron veut "renforcer l'action contre les sites pirates", indique son programme. En face, Marine Le Pen promet de "supprimer Hadopi" et d'"ouvrir le chantier de la licence globale". Mais Franck de La Personne est sur une ligne opposée et plus dure: il veut "remplacer la loi Hadopi par un dispositif de protection contre le piratage plus efficace et plus répressif". Selon lui, le piratage doit être "pénalisé" et relever de "tribunaux correctionnels dédiés".

Le collectif mariniste Clic estime que "créer un internet alternatif français est une priorité stratégique". Inversement, Emmanuel Macron veut agir au niveau européen. Son programme veut notamment "créer les conditions de l'émergence d'un Netflix européen", avec des contenus européens.

Rare point d'accord: tous veulent faire payer les géants du web. Ils doivent "payer leurs impôts comme les autres et être soumis aux mêmes obligations", assure le programme d'Emmanuel Macron, qui veut là aussi agir au niveau européen: "Il faut réussir à taxer leur chiffre d'affaires dans toute l'Europe", assure-t-il dans Télérama. De son côté, Franck de La Personne veut instaurer sur ces géants du web une taxe en fonction du nombre de connexions internet. À raison d'un centime d'euro par connexion, cette taxe rapporterait 18 milliards d'euros, et serait reversée en partie au budget de la culture.

De manière originale, Franck de La Personne propose aussi de créer un "Google d'État" qu'il appelle "moteur de recherche national". Les résultats des recherches seront classés en fonction de critères tels que "le respect des valeurs fondamentales de la République". Les sites éducatifs et culturels arriveront en tête des résultats des recherches, tandis que "les sites purement commerciaux" n'apparaîtront pas. Les fournisseurs d'accès seront obligés de "faire apparaître prioritairement" ce moteur "avant Google, sinon conjointement".

La propriété des médias

Le programme d'Emmanuel Macron promet de "garantir l'indépendance éditoriale des médias d'information". Pour lui, "la présence d'actionnaires industriels et financiers au capital de groupes de presse est une réponse aux difficultés économiques de la presse. Mais elle est source de soupçons sur la réalité de l'indépendance des rédactions et la liberté de la presse". Concrètement, le programme propose de "créer un nouveau statut pour l'entreprise de presse, sur le modèle des trusts anglo-saxons, pour garantir l'indépendance éditoriale et journalistique". Dans Télérama, le candidat a précisé: "La loi séparera les propriétaires-actionnaires de ceux qui administrent le projet économique, afin que ces derniers ne soient pas dans la main du prince. En revanche, je ne souhaite pas interdire aux grands groupes industriels leur présence au capital de la presse, sinon on ne la financera plus à long terme". Enfin, Emmanuel Macron "ne s'interdit pas de revoir la législation anti-concentration qui a vieilli", a-t-il déclaré à Electron libre.

Le programme frontiste est muet sur le sujet, mais le collectif Clic propose de "lancer un moratoire sur les collusions entre les puissances d'argent et les médias privés". 

L'accès à la culture

C'est la priorité du programme d'Emmanuel Macron, qui propose trois mesures en ce sens. D'abord, ouvrir les bibliothèques le soir et le dimanche, le surcoût généré étant "pris en charge par l'État". Ensuite, donner "accès à l'éducation artistique et culturelle" à tous les enfants, au lieu de seulement la moitié actuellement. Pour cela, l'État "soutiendra, par des appels à projets, les initiatives locales". Enfin, chaque Français se verra offrir pour ses 18 ans un "pass culture" de 500 euros qu'il pourra dépenser pour des films, des livres, des musées, du théâtre ou de la musique (en concert ou enregistrée). Ce pass sera financé "très minoritairement" par l'État, et pour le reste par la filière: éditeurs, distributeurs, exploitants de cinéma, des salles de spectacles, grandes plateformes numériques (Google, Amazon, Facebook, Apple). Ce pass s'inspire d'une mesure similaire prise en Italie par Matteo Renzi. Au total, ces trois mesures coûteront à l'État environ 200 millions d'euros par an, qui seront dégagés en ré-allouant des budgets, a indiqué le candidat sur France culture

Pour sa part, le programme de Marine Le Pen promet juste de "restaurer une véritable éducation musicale généraliste" à l'école.

L'intermittence

Les deux candidats s'opposent sur le statut d'intermittent du spectacle. Emmanuel Macron promet de le "pérenniser et de l'adapter".

Tandis que Marine Le Pen, pour le "préserver", veut le "remettre en ordre" en "contrôlant mieux les structures qui en abusent".

Pour sa part, Franck de La Personne propose de créer "un statut clairement défini pour les artistes, auteurs et techniciens de l'art, au même titre que d'autres professions libérales: médecins, avocats..." Une carte professionnelle permettra d'identifier ceux qui possèdent ce statut. Pour l'obtenir, il faudra être diplômé d'une école d'art, ou "justifier de 5 ans d'expérience professionnelle". Cette carte donnera droit à un "revenu forfaitaire annuel garanti", dont le montant sera fixé par le ministère de la Culture.

Les équipes culturelles des candidats

Chez En Marche!, la culture et les médias relèvent de deux membres du comité politique: l'UDI Frédérique Dumas (productrice de cinéma et conseillère régionale d'Ile-de-France) et le socialiste Stéphane Travert (député de la Manche). Le responsable du programme culture et médias est Marc Schwartz, énarque, conseiller référendaire à la Cour des comptes, qui fut conseiller au cabinet de DSK à Bercy, puis directeur financier de France Télévisions sous la présidence de Marc Tessier. Selon La lettre A, le groupe de travail qui a élaboré ce programme culture comprenait aussi Dorothée Stik (énarque, ex-conseillère technique d'Emmanuel Macron à Bercy chargée notamment des industries culturelles), Fabrice Bakhouche (énarque, conseiller référendaire à la Cour des comptes, ancien directeur de cabinet de Fleur Pellerin rue de Valois), son épouse Claudia Ferrazi (énarque, ex-administratrice générale adjointe du Louvre), et Isabelle Baragan (chargée des relations presse au musée du Quai Branly).

Chez Marine Le Pen, le monsieur culture est Sébastien Chenu, qui est conseiller régional des Hauts-de-France, secrétaire départemental de la fédération FN du Nord, délégué national du Rassemblement bleu marine, et président du collectif Culture libertés création. Jusqu'en 2014, il militait à l'UMP, où il a notamment été secrétaire national chargé de l'exception culturelle; maire-adjoint de Beauvais (2001-2014); et chef de cabinet de Christine Lagarde au ministère du commerce extérieur (2005-2007). Il a aussi été directeur adjoint de la communication de France 24 (2007-2008).

Début 2017, le comédien Franck de La Personne a rallié le FN dont il est devenu délégué général aux questions culturelles. Il sera candidat frontiste aux législatives dans la Somme.

Jamal Henni