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Le passage de Montebourg dans le privé fut tout sauf une imposture

Évincé du gouvernement en août 2014, l'ex-ministre de l'Économie a repris des études, travaillé pour Habitat et investi dans une start-up. Une façon pour lui de se ressourcer avant son retour en politique. Pour ceux qui ont travaillé à ses côtés durant ces 2 ans, son apport a été réel et son implication totale. Témoignages.

Clap de fin pour sa parenthèse d'entrepreneur. Dimanche, en officialisant sa candidature à la présidentielle, Arnaud Montebourg a fait son retour sur la scène politique et achevé deux ans passés dans l'entrepreneuriat. À peine évincé du gouvernement en août 2014, l'élu socialiste avait en effet rejoint les bancs d'une école de commerce, l'Insead (Seine-et-Marne), avant de créer en février 2015 sa propre entreprise, Les Equipes du Made in France. Visant à "faciliter la création et la reprise d'entreprises en France" selon sa page Facebook restée quasi vierge, cette "société par actions simplifiée", dotée de 10.000 euros selon ses statuts, n'a plus jamais fait parler d'elle.

En réalité, c'est dans le développement stratégique d'autres sociétés qu'Arnaud Montebourg s'est exercé: entre mars et septembre 2015, l'ancien ministre est entré au conseil d'administration d'Habitat, au comité d'orientation stratégique du groupe informatique Talan, ainsi qu'au conseil de surveillance et au capital de la start-up NewWind.

"Un regard extérieur", "de nouvelles idées" et un charisme qui a "stimulé les équipes", voilà en quelques mots ce qu'a apporté Arnaud Montebourg à Habitat à en croire son PDG, Hervé Giaoui. Au sein de la société d'ameublement, l'ancien ministre de Redressement productif a notamment été "quelqu'un de neutre [envoyé] vers les équipes des magasins pour faire remonter certaines informations". Ces tournées à Paris et en province "ont abouti à deux rapports d’étonnement qui nous ont permis de rectifier des choses qu’on ne voyait plus, sur l’organisation des livraisons ou les disponibilités en magasins par exemple", explique Hervé Giaoui.

Grès de Digoin et abonnement café

Comme il l'avait été au sein du gouvernement, Arnaud Montebourg s'est aussi fait le promoteur du made in France en poussant Habitat à collaborer avec d'autres entreprises françaises. Résultat: une partie de la collection automne-hiver 2016 a été fabriquée en France, et notamment par la manufacture Digoin, qui conçoit des objets en grès. Une stratégie bien pensée pour Habitat selon Rémy Poirson, directeur marketing du groupe: 

"Arnaud Montebourg nous a dit d’aller à fond sur le design, (...) de dessiner et fabriquer en France. Or, c’est une vraie vision stratégique car Habitat développe aujourd’hui des franchises à l’international, notamment en Asie et au Qatar, où il faut très clairement du made in France. Là-bas les gens veulent acheter du dessin de France et si possible de la fabrication française."

Selon Rémy Poirson, qui évoque un homme "proche du terrain", "à l'écoute et très dynamique", Arnaud Montebourg a invité les designers à visiter les usines de fabrication avant de penser leurs créations:

"Lorsque vous dessinez un produit, il faut intégrer toutes les contraintes de l’économie française pour être en mesure de le fabriquer en France. Vous ne pouvez pas dessiner un produit que vous allez fabriquer à l’autre bout du monde comme vous dessinez un produit qui sera fabriqué en France. C’est lui qui nous a alertés sur cette problématique."

L'ex-ministre y est également pour quelque chose dans l'abonnement café proposé l'an dernier par l'enseigne, qui comprend une machine à café et un approvisionnement mensuel en dosettes. Ce service vise à "amener un socle de récurrence" à l'entreprise, un concept promu par Arnaud Montebourg, explique Hervé Giaoui.

"Un effet Montebourg"

Ces nouvelles orientations stratégiques ont-elles porté leurs fruits? En 2015, le chiffre d'affaires de l'enseigne a baissé de 7%. Mais le patron d'Habitat préfère oublier cette donnée, qui tient compte des fermetures de magasin, pour se concentrer sur les bonnes nouvelles: les pertes, qui atteignaient 19 millions d'euros en 2012, ne devrait pas dépasser les 3 millions d'euros pour l'exercice qui s'achèvera en septembre. "Un bel exploit" selon Hervé Giaoui, qui de toute façon n'attendait pas de l'ex-ministre qu'il redresse la maison:

"Je ne vais pas dire qu’Arnaud Montebourg est venu et a rectifié Habitat, mais en tout cas on avait besoin de quelqu’un d’extérieur. On aurait pu dire qu'il était consultant, mais je n’aime pas trop les consultants. Je préfère avoir des gens dont ce n’est pas le métier (...) et qui vont ramener une réaction saine et honnête. (...) En tant que chef d’entreprise, j’ai rentabilisé son indemnité et c’est ce qui compte pour moi."

Pour Pascal Ribas, directeur de magasin Habitat à Paris, il a bien eu "un effet Montebourg de par sa personnalité, qui est assez forte, et de par son implication dans l’entreprise". "Dans tous les magasins où il est passé pour découvrir l’entreprise, il est repassé pour apporter des éléments ou une écoute complémentaires aux salariés, note Pascal Ribas. Automatiquement, ils ont eu l’impression d’un suivi et d’une ligne directrice dans l’entreprise".

Pas de réseau mais des arguments

Booster les équipes mais aussi le développement. C'est à cela que s'est employé Arnaud Montebourg auprès de NewWind, start-up qui a conçu une éolienne portable et posable dans chaque maison, dite l’Arbre à vent. Quand l'ex-ministre a rencontré Jérôme Michaud-Larivière, le fondateur et patron, la jeune pousse ne comptait que 11 salariés et quelques prototypes. Mais visiblement Arnaud Montebourg a tout de suite saisi le potentiel de cette technologie discrète et silencieuse. Il décide alors d'investir ses économies personnelles dans la start-up et d'en faire la promotion, avantagé par son passé d'avocat et sa notoriété.

"Arnaud est un amplificateur, un business développeur qui n’a pas hésité à prendre son téléphone pour nous ouvrir des portes, estime Jérôme Michaud-Larivière. Mais il n'a pas utilisé son réseau. Convaincu par ce modèle économique de l'autoconsommation, il a appelé des grands patrons du CAC 40 qui nous ont reçus à leur tour. Dans un temps extrêmement bref, on a pu commencer des expérimentations."

Aujourd'hui, NewWind compte 19 salariés et s'apprête à commercialiser ses premiers Arbres à vent.

Pour cause de reprise politique, Arnaud Montebourg a suspendu ses activités dans ces deux entreprises. Si ces dernières dressent visiblement un bilan positif du passage de l'ancien ministre, elles espèrent que lui en tirera aussi les enseignements. "En tant que chef d'entreprise, collaborer avec Arnaud Montebourg m'a aussi permis de lui montrer nos problèmes et nos difficultés pour qu’un jour, s’il accède à certaines responsabilités, il ait une expérience et puisse servir un petit peu les entreprises de notre taille", confie ainsi Hervé Giaoui d'Habitat.

Mardi, interrogé sur BFMTV sur sa crédibilité comme candidat à la présidentielle, Arnaud Montebourg a déjà fait valoir : "J'ai accumulé un certain nombre d'expériences, dans la vie publique, dans le secteur privé où je me suis remis à travailler (...) puisque je n'ai pas d'autres ressources". S'il est trop tôt pour voir quelle place va donner à cette expérience d'entrepreneuriat le politicien Montebourg, il est déjà clair qu'il va s'en servir comme d'un argument de campagne.

Marion Garreau et Antoine Pollez