BFM Business

La dette italienne est-elle un risque pour l'économie française?

Le cœur du problème est la soutenabilité de la dette italienne, qui représente 132% du PIB.

Le cœur du problème est la soutenabilité de la dette italienne, qui représente 132% du PIB. - Philippe Huguen / AFP

Trois mois après les élections, l'Italie a enfin un Premier ministre. Mais les doutes sur la mise en œuvre du programme de la coalition "antisystème", qui pourrait remettre en cause la soutenabilité de la dette, laissent planer un risque sur l'économie italienne. Alors que les turbulences de la péninsule ont bousculé l'Espagne et le Portugal la semaine passée, la France est-elle à l'abri?

La situation se stabilise en Italie. Trois mois après les élections et une séquence d’aller-retour entre les vainqueurs du scrutin, Matteo Salvini (Ligue) et Luigi Di Maio (Mouvement cinq étoiles), et le président Sergio Mattarella, un Premier ministre a finalement été nommé et confirmé par le parlement cette semaine. Le spectre de nouvelles élections, qui auraient pu tourner en référendum sur une sortie de l'euro, est désormais écarté.

Le brouillard qui plane sur l’Italie et la zone euro ne s’est pas pour autant dissipé. Après avoir atteint un pic fin mai et contaminé les marchés espagnols et portugais, l’écart entre les taux d’emprunt italien et allemand, le "spread" dans le jargon -sorte d’indicateur donnant la température sur les marchés-, reste deux fois plus élevé qu’avant la perspective de formation de cette coalition "antisystème".

"L’équation italienne qui fait peur au marché: c'est que le gouvernement est terriblement contraint par ses obligations financières et européennes mais il veut desserrer la contrainte", résume Hervé Goulletquer, stratégiste chez La Banque Postale Asset Management (LBPAM).

Une croissance molle qui dure

Le cœur du problème est la soutenabilité de la dette italienne, qui représente 132% du PIB. Contrairement à la France, le problème ne vient pas de la gestion de la dépense publique. Depuis les crises de 2008 et 2010, Rome a fait des efforts budgétaires conséquents. Son déficit public est en-dessous des 3% depuis 2012, intérêts de la dette exclus, l'Italie est même en excédent primaire depuis 2010.

Le problème est à aller chercher du côté de la croissance. Celle-ci est très faible depuis 20 ans et peine à remonter même avec la reprise mondiale. En 2017 l’Italie a enregistré une croissance de 1,4%, après 0,9% l'année précédente. Il y a du mieux, mais la péninsule reste bien loin des 2,5% observés dans la zone euro. Seule la Grèce a fait moins bien.

Le nouveau gouvernement a conscience de la situation. "Nous voulons réduire notre dette publique, mais nous voulons le faire avec la croissance et non pas avec des mesures d’austérité", a déclaré le nouveau Premier ministre, Giuseppe Conte, mardi au Sénat.

Le tissu économique italien est composé de petites entreprises familiales qui investissent peu dans l'innovation et qui ont gardé des méthodes de management traditionnelles. Avec la mondialisation, ces petites structures n’ont pas fait le poids face à leurs concurrentes étrangères et ont, en plus, été pénalisées par l’entrée dans l’euro. Pour l’Italie, la monnaie unique est surévaluée, les produits italiens sont donc trop chers et peinent à trouver des clients. "Le double choc de l’entrée de la Chine dans l’OMC et l’entrée dans la zone euro a mis à mal l’économie italienne", observe Hervé Goulletquer.

Le Premier ministre Giuseppe Conte lors de son discours au Sénat mardi, entouré de ses deux vice-Premier ministre: le leader du M5S Luigi Di Maio (à gauche) et le chef de la Ligue Matteo Salvini (à droite).
Le Premier ministre Giuseppe Conte lors de son discours au Sénat mardi, entouré de ses deux vice-Premier ministre: le leader du M5S Luigi Di Maio (à gauche) et le chef de la Ligue Matteo Salvini (à droite). © Andreas Solaro / AFP

Gérer les contraintes européennes

Pour relancer la machine, la coalition prévoit un stimulus de 100 milliards d'euros, composé d'une flat tax (un taux d'imposition unique de 15% et 20%), un revenu de citoyenneté ainsi qu'un hausse des retraites et des aides aux familles.

En Italie, les entreprises ont très peu accès aux marchés financiers et se reposent encore principalement sur les banques pour se financer. Problème, ces dernières sont en difficultés, elles n'ont toujours pas éliminé tous les emprunts toxiques hérités de la crise, et ne prêtent donc pas suffisamment à l'économie. En faisant "baisser la forte pression fiscale sur les entreprises", la flat tax pourrait être une solution pour "permettre d’embaucher ou d’investir", estime Céline Antonin, économiste à l'Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE) et spécialiste de l'Italie. "Le problème est de savoir si cette mesure est financée."

Pour l'économiste, si les mesures prévues par la coalition peuvent "faire regagner de la croissance", il va être "difficile de les mettre en place sans sortir des clous budgétaires européens". Bruxelles risque de mettre son veto, par crainte qu'un dérapage des dépenses n'alourdisse le poids de la dette et la rende insoutenable.

"Revoir leurs ambitions à la baisse"

Par ailleurs, il ne faut pas oublier que l'alliance entre la Ligue et le M5S reste de circonstance. Le nouveau ministre de l'Économie, Giovanni Tria (Ligue), a déjà exprimé son opposition au revenu de citoyenneté, sorte de revenu universel qui, selon lui, créerait une société où "une partie de la population produit et l'autre consomme". À l'inverse le leader du M5S, Luigi Di Maio, tient à cette promesse de campagne emblématique. La coalition ne dispose que d'une courte majorité au parlement, des mesures pourraient être bloquées. 

Pour arriver à maintenir leurs relations en bons termes, à la fois entre eux et avec Bruxelles, les partis au gouvernement "devront revoir leurs ambitions à la baisse", selon Céline Antonin, "que chacun redéfinisse ses priorités et qu'ils fassent attention à ne pas trop creuser les déficits". Ont-ils déjà commencé à mettre de l'eau dans leur vin? Giovanni Tria, a indiqué qu'il faudrait modifier la flat tax pour qu'elle ne fasse pas subir un choc brutal aux finances publiques.

"Aujourd'hui le risque de contagion est très limité"

"Tout cela est encore ambigu, le marché a du mal à déterminer ce qu’il en est", résume Hervé Goulletquer. "Nous allons bien traverser l'été, mais il y aura des problèmes en automne même si le nouveau gouvernement ne met en œuvre que 50% de ce qu'il a prévu", a prédit Klaus Regling, le patron du Mécanisme européen de stabilité (MES), dans les colonnes du Handelsblatt.

Rome reste une source d'incertitude et d'instabilité. La semaine passée, les turbulences sur les marchés ont touché l'Espagne et le Portugal. Les spreads des pays ont bondi, dans le sillage de celui de l'Italie. Une telle onde de choc pourrait-elle se reproduire? Son ampleur pourrait-elle être plus grande au point de toucher la France?

"Aujourd'hui le risque de contagion est très limité", tempère Christopher Dembik, chef économiste chez Saxo Bank. "Les banques allemandes et françaises sont exposées à la dette italienne, mais la BCE dispose de deux pare-feux (le programme de rachat de dette et l'OMT) pour contenir les risques si besoin."

La semaine passée, "le marché a fonctionné par analogie", observe Hervé Goulletquer, la démission du Premier ministre espagnol Mariano Rajoy a semé le doute sur les marchés: l’Espagne va-t-elle connaître un sort similaire à l’Italie? En réalité, les risques étaient faibles puisque "les conditions économiques sont meilleures en Espagne qu’en Italie, et politiquement les parlementaires sont en grande majorité pro-européens", rappelle le stratégiste de LBPAM. L'incertitude reste pour l'instant circonscrite à l'Italie.

Selon Hervé Goulletquer: "Pour que la crise se propage, il faudrait un clash avec Bruxelles et des questionnements sur la zone euro. Pour le moment, nous n'en sommes pas là du tout."

Jean-Christophe Catalon