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La crise grecque, un coup de rabot au rêve européen ?

La crise de la dette grecque et la fragilité économique des pays européens soumettent l'unité de l'Union européenne à rude épreuve et soulignent combien la réalité s'est éloignée des rêves des pères fondateurs de l'ensemble communautaire. /Photo prise le

La crise de la dette grecque et la fragilité économique des pays européens soumettent l'unité de l'Union européenne à rude épreuve et soulignent combien la réalité s'est éloignée des rêves des pères fondateurs de l'ensemble communautaire. /Photo prise le - -

par Timothy Heritage BRUXELLES - La crise de la dette grecque et la fragilité économique des pays européens soumettent l'unité de l'Union...

par Timothy Heritage

BRUXELLES (Reuters) - La crise de la dette grecque et la fragilité économique des pays européens soumettent l'unité de l'Union européenne à rude épreuve et soulignent combien la réalité s'est éloignée des rêves des pères fondateurs de l'ensemble communautaire.

Illustration du chemin parcouru. A l'entrée de la Grande-Bretagne dans l'ex-Communauté économique européenne (CEE), en 1973, le Premier ministre britannique de l'époque, Edward Heath, expliquait avec assurance à des diplomates d'Australie, du Canada et de la Nouvelle-Zélande que le Vieux continent allait devenir une superpuissance qui relèguerait les Etats-Unis au second plan.

Un de ses hôtes avait contesté sa vision. A un de ses conseillers, Edward Heath avait alors confié: "Pauvre Canadien, il ne comprend rien, n'est-ce pas ?"

Quarante ans plus tard, le caractère visionnaire d'Edward Heath relève au mieux de la naïveté.

Loin d'être une superpuissance, les vingt-sept membres de l'Union européenne sont engagés dans une lutte pour éviter de reculer dans le concert des nations.

Interrogé le mois dernier sur l'incapacité des Européens à accélérer le processus de prise de décision, Diego Lopez Garrido, secrétaire d'Etat espagnol pour les Affaires européennes, répondait sans détour: "L'Union européenne, ce n'est pas les Etats-Unis. Nous sommes 27 Etats, pas un Etat."

"DISTANCE ÉMOTIONNELLE"

Pour la génération des pères fondateurs de l'ensemble communautaire et de ceux qui leur ont immédiatement succédé, la seule voie d'accès de l'Europe au statut de superpuissance passait par une unification politique.

A la lumière des événements en Grèce - d'autres aussi, comme la crise financière mondiale, auront auparavant servi de révélateur intransigeant -, l'Union européenne a souvent échoué à parler d'une seule voix.

Alors que piétinaient les négociations sur l'octroi d'une aide financière massive à la Grèce, l'Allemagne a fait figure de bouc émissaire.

Avec un électorat hostile à une aide à une nation considérée comme prodigue et oisive, le scrutin régional programmé le 9 mai dans le land de Rhénanie du Nord-Westphalie, susceptible de faire perdre à la chancelière Angela Merkel sa majorité à la chambre haute du Parlement fédéral, n'a pas favorisé une décision positive de Berlin.

"Le fond du problème est que la nouvelle classe dirigeante, au-delà des préoccupations de politique intérieure de Merkel, entretient désormais une distance émotionnelle vis-à-vis de l'Europe", expliquait le député européen Daniel Cohn-Bendit fin avril dans Libération.

"L'Allemagne, durant la crise, n'a accepté qu'à reculons des solutions européennes, car elle pensait pouvoir s'en sortir par ses propres forces. La réalité l'a détrompée."

Berlin a perdu au passage une partie de son image de moteur de la construction et de la solidarité européennes.

Plus globalement, ce désinvestissement ne concerne pas les seuls Allemands. Les dirigeants européens actuels ne semblent pas attacher la même force à l'engagement communautaire qui était celui d'Helmut Kohl et François Mitterrand, par exemple.

Tous deux étaient nés avant la Seconde Guerre mondiale, tous deux étaient unis par la volonté d'éviter que leurs pays ne se déchirent dans un nouveau conflit armé.

"Je me souviens de Kohl disant à John Major, mon ancien patron, que Mitterrand et lui représentaient la dernière génération de dirigeants qui croyaient véritablement à la cause d'une Union européenne", confiait récemment à Reuters Stephen Wall, qui fut conseiller en politique étrangère de l'ancien Premier ministre britannique.

"Il ajoutait qu'il y aurait encore une génération après eux qui la comprendrait puis, à moins que nous ne prenions de véritables mesures dès aujourd'hui, nous perdrions à jamais cette force d'impulsion."

CHANGEMENTS HISTORIQUES

La peur de Moscou, qui a uni les Européens de l'Ouest pendant toute la Guerre froide, a disparu en même temps qu'éclatait l'Union soviétique il y a près de vingt ans.

La réunification allemande a fait de la République fédérale l'Etat de loin le plus puissant de l'UE. L'élargissement à l'Est a compliqué les prises de décision et renforcé les écarts de développement économique entre Etats-membres.

La crise économique enclenchée en septembre 2008 par la faillite de Lehman Brothers a conduit les exécutifs européens à se concentrer d'abord et avant tout sur leurs problèmes intérieurs. Les intérêts communautaires sont passés au second plan des préoccupations des électorats.

Même le succès de l'euro est aujourd'hui remis en question par la crise de la dette grecque.

Sur le plan stratégique, l'Union européenne est accusée de manquer d'un projet visionnaire, d'une "idée forte" qui emporterait l'adhésion des Européens. Le plan "EU 2020" de la Commission en faveur de la croissance et de l'emploi n'a pas soulevé les enthousiasmes.

Au coeur de l'Union, quelque chose ne fonctionne pas. La relation entre Nicolas Sarkozy et Angela Merkel n'a pas la force de ce qu'avaient construit leurs prédécesseurs.

Dans le scénario noir d'une UE engagée dans un déclin perpétuel, un à deux des Etats les plus faibles de la zone euro seraient contraints de renoncer à la monnaie unique, la machine économique européenne tournerait au ralenti des années encore, alourdissant le chômage, et le continent assisterait impuissant à l'affermissement de la Chine et de l'Inde.

Mais toutes les projections ne sont pas aussi sombres. L'UE a souvent tourné des crises à son avantage.

"Je n'ai pas de boule de cristal. Nous sommes à un point d'équilibre, on a toujours des leviers et du potentiel si nous nous ressaisissons, même si je ne vois pas beaucoup ça à l'oeuvre", dit Ulrike Guerot, chercheuse au Conseil européen des relations extérieures.

Henri-Pierre André pour le service français, édité par Julien Toyer et Gilles Trequesser