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Croissance: pourquoi il ne faut pas (encore) crier victoire

L'investissement des entreprises reste le parent pauvre de la croissance

L'investissement des entreprises reste le parent pauvre de la croissance - Philippe Huguen - AFP

Le PIB de la France a progressé, au 1er trimestre, à un rythme inédit depuis 2013: +0,6%. C'est deux fois plus que le Royaume-Uni ou l'Allemagne. Mais plusieurs ombres viennent assombrir quelque peu le tableau.

Cette fois François Hollande pourra l'affirmer de vive voix: "la reprise est là". En témoigne le chiffre le plus scruté de ce mercredi 13 mai: le PIB de la France dont l'Insee a calculé qu'il avait progressé de 0,6% au premier trimestre. Du jamais vu depuis 2013. 

Et pour une fois l'Hexagone a fait bien mieux que ses voisins. Sur les trois premiers mois de 2015, la croissance économique aura été deux fois plus vigoureuse dans l'Hexagone qu'au Royaume-Uni et en Allemagne (+0,3% au premier trimestre). La France peut même se targuer d'avoir fortement contribué à doper la croissance européenne, puisque la moyenne dans la zone euro est évalué par Eurostat à 0,4%. Sauf que derrière cette très bonne statistique, plusieurs zones d'ombres subsistent. Michel Sapin, le ministre des Finances ne s'y est d'ailleurs pas trompé en se contentant de "constater une bonne nouvelle" sans crier victoire. Voici donc pourquoi il convient de rester prudent.

> Parce que l'investissement ne repart pas

C'est clairement le maillon manquant à l'heure actuelle. Sans son redémarrage "la reprise qui se dessine fera long feu", notait l'économiste de BNP Hélène Baudchon, dans une note publiée le 7 mai dernier. La raison? "Les investissement d'aujourd'hui sont la croissance potentielle de demain", rappelle Dominique Barbet, économiste de marché chez BNP Paribas.

Problème: selon les données de l'Insee, les investissements des entreprises ont à peine progressé (+0,2%) sur les trois premiers mois de l'année. Un chiffre '"peu impressionnant au regard de la croissance de la consommation", souligne Dominique Barbet. "On voit qu'il n'y a pas de dynamique jusqu'à présent. 0,2% c'est insuffisant".

"La progression est très modeste et en deçà de ce que l'on peut espérer, compte tenu de l’ensemble des facteurs favorables à l’œuvre. C’est certes mieux qu’en 2014, mais rappelons qu’au quatrième trimestre 2013, on observait une hausse bien plus forte, de+1,1% en rythme trimestriel", renchérit Axelle Lacan, de Crédit Agricole S.A.

Néanmoins, cette dernière relève qu'il s'agit d'une relative bonne nouvelle. "Au vu des indicateurs, avec un moral des chefs d'entreprises qui peine à s’améliorer, on pouvait craindre un nouveau repli", assure-t-elle.

Pour la suite, la dernière enquête de conjoncture publiée par l'Insee la semaine dernière montrait que les chefs d'entreprises s'attendaient à une hausse de 7% de leurs investissements sur l'ensemble de 2015. Sauf que les économistes appellent à la prudence. "Ces prévisions ne doivent pas être prises pour argent comptant", écrivait Hélène Baudchon lors de la publication de ce chiffre. "Je reste très prudente sur cet indicateur qui n'est pas le meilleur indicateur avancé", confirme Axelle Lacan.

> Parce que la croissance est tirée par de hauts niveaux de stocks

L'une des principales contributions à la croissance sur ce premier trimestre 2015 provient des stocks des entreprises (+0,5%). Or, "le rythme d'accumulation des stocks a été trois fois supérieur au rythme normal pour les entreprises", explique Dominique Barbet. Il va donc y avoir un "ralentissement des stocks à venir qui va mécaniquement se traduire par moins de croissance".

Faut-il, par ailleurs se réjouir de voir une croissance porté par les stocks? Oui et Non. "Il y a un des bons et des mauvais stocks. Les bons sont ceux que les entreprises effectuent pour faire face à une demande plus élevée et les mauvais traduisent des difficultés à vendre. Pour le moment les données de l'Insee ne sont pas suffisamment détaillées pour trancher. Mais il y a très probablement un mix des deux", analyse Dominique Barbet.

> Parce que le deuxième trimestre va être moins bon

"0,6% sur un trimestre c'est bien, 0,6% sur tous les trimestres de l'année, c'est mieux". Cette lapalissade signée Michel Sapin ne devrait pas se concrétiser. En effet, pour plusieurs raisons, le deuxième trimestre devrait être moins spectaculaire.

Dominique Barbet note par exemple que "la consommation des ménages va s'essouffler", en raison de gains de pouvoir d'achats qui seront beaucoup moins élevés. Sans être négative, la consommation des ménages devrait moins progresser qu'au premier trimestre.

"Nous tablons sur une croissance de 0,3% en rythme trimestriel, les perspectives de production de l’enquête Insee dans l’industrie, qui sont étroitement liées à l'activité, se sont notamment un peu affaiblies", affirme de son côté Axelle Lacan.

Ce chiffre de 0,3% de croissance au deuxième trimestre fait pour le moment l'unanimité. Aussi bien la Banque de France que l'Insee et les économistes du Crédit Agricole et de BNP Paribas tablent dessus.

> Parce que l'emploi ne suit pas encore

A côté de cette relative bonne nouvelle sur la croissance, l'Insee est venu publier une autre statistique bien moins encourageante: l'emploi dans le secteur marchand a encore reculé au premier trimestre avec 13.500 postes détruits.

Rien de très surprenant certes, étant donné que l'emploi dépend davantage de la croissance passée que présente. Mais pour autant les chiffres enregistrés ce premier trimestre ne suffiront pas à sortir de l'ornière.

"Ce n'est pas 0,6% de croissance sur un trimestre qui va permettre de faire baisser le chômage (...) il faudra encore de la croissance sur des trimestres et des trimestres", a d'ailleurs reconnu Michel Sapin ce jeudi.

Pour le moment, l'acquis de croissance pour 2015 est de 0,7%. Cela signifie que si le PIB stagne tout le reste de cette année, la croissance serait de 0,7% pour l'ensemble de 2015. Or, il faut, selon les économistes, entre 1,3 et 1,6% de croissance annuelle pour faire réellement baisser le chômage.