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La Chine a découvert le secret de fabrication des stylos bille

80% des stylos bille de la planète sont assemblés en Chine mais avec des mines importées. Un industriel chinois vient d'annoncer qu'il maîtrisait à présent cette fabrication complexe. De quoi menacer Bic qui produit principalement en France?

Cela peut sembler paradoxal. Alors que la Chine produit une bonne partie des smartphones de la planète, se lance à l'assaut de Boeing et Airbus dans l'aéronautique, a mis sur un orbite un laboratoire spatial en octobre dernier, une technologie résistait encore et toujours aux industriels du pays: le stylo bille. Car si la Chine assemble via ses 3.000 manufactures quelque 40 milliards de stylos par an (80% de la demande mondiale), le pays n'était pas capable d'en produire la mine ou, pour être précis, la pointe. 90% d'entre elles sont en effet importées du Japon, de Suisse ou d'Allemagne.

Les quelques stylos 100% chinois étaient de l'aveu même du premier ministre chinois inutilisables. Interrogé par des journalistes à l'occasion d'un séminaire en 2015, Li Keqiang reconnaissait que les pointes "made in China" étaient "rugueuses": "C'est ça la situation aujourd'hui, nous ne savons pas faire de stylos dont la bille glisse sur une feuille." se désolait-il alors.

De l'horlogerie suisse chez Bic

Un industriel chinois a donc relevé le défi. La semaine dernière, Taiyuan Iron & Steel Group Co -connu sous l'acronyme Tisco- a annoncé avoir réussi à produire les divers composants d'un stylo à bille. Car même 70 ans après l'invention du Cristal par le français Bic, cette technologie de pointe n'est pas facile à maîtriser. La production recourt à vingt processus différents. Il faut que la bille s'enchâsse parfaitement, qu'elle laisse passer assez d'encre pour qu'il glisse mais pas trop pour éviter qu'il coule. Un travail au micron près. Pour parvenir à un résultat parfait, le baron Bich (le créateur de Bic) avait à l'époque investi dans des machines qu'utilisent également l'horlogerie suisse.

Que la Chine réussisse à produire ses mines de stylo bille, n'est pas un sujet anecdotique. D'abord sur le plan économique, cela permettra aux industriels chinois d'améliorer leurs marges sur ce bien de consommation courante. Aujourd'hui, du fait de l'importation de la partie la plus valorisée du stylo, la vente de chaque unité ne leur rapporte en moyenne que 0,1 yuan, soit à peine plus de 1 centime d'euro.

"C'est vrai que ce n'est pas très rentable"

Mais au delà du seul stylo bille, cette "découverte" montre le changement de paradigme en Chine. Jusqu'à présent, les industriels chinois faisaient le pari du quantitatif sur le qualitatif: produire le plus possible à moindre coût. Or en consacrant cinq années de recherche et développement à la mise au point d'une pointe digne de ce nom, Tisco (qui a reçu 9 millions de dollars d'aides de l'Etat chinois) est érigé en exemple par les autorités du pays. Un credo qu'on pourrait résumais en une formule: "travailler mieux pour gagner plus".

La production de pointes de stylo restera marginale dans l'activité de cet aciériste. Le groupe produit chaque année 10 millions de tonnes d'acier quand la demande de l'industrie chinoise de stylo atteint à peine 1.000 tonnes. "C'est vrai que ce n'est pas très rentable", reconnaissait récemment dans une interview un responsable de l'association chinoise des fabricants de stylos. Mais la maîtrise de ce savoir-faire traduit la volonté de créer de la valeur ajoutée, d'innover et peut-être à terme de mieux faire respecter la propriété intellectuelle.

Bic se montre confiant

Cette montée en puissance de la Chine dans le stylo risque-t-elle pour autant de faire de l'ombre aux fabricants occidentaux? Le français Bic, numéro 1 mondial du secteur avec trois milliards de stylos produits chaque année, assure en tout cas ne pas être inquiet. "La pointe n'est qu'un des éléments d'un stylo. C'est comme dans un moteur, son bon fonctionnement dépend de l'interaction entre la pointe, la bille et l'encre. C'est l'ensemble du système qui fait sa qualité, et sa durée dans le temps", explique dans Les Echos Benoit Marotte, le directeur de la division papeterie du groupe.

La société française qui réalise 50% de sa production mondiale à Marne-la-Vallée (Val-de-Marne) fabrique depuis longtemps l'ensemble des pièces qui composent ses stylos. Résultat: la société assure que ses stylos écrivent deux fois plus longtemps que ceux des concurrents chinois. Mais c'était avant que la Chine du stylo s'éveille.

Frédéric Bianchi
https://twitter.com/FredericBianchi Frédéric Bianchi Journaliste BFM Éco