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Ces Allemands qui n'en peuvent plus de Mario Draghi

"Outre-Rhin, des responsables politiques de la majorité n'hésitent plus à critiquer vertement le président de la Banque centrale européenne. Certains exigent même que son successeur soit un Allemand, seule garantie à leurs yeux, d'un retour à une politique monétaire plus conforme aux intérêts des épargnants.  "

Mario Draghi n'a jamais eu bonne presse outre-Rhin. Lorsqu'en 2010, son nom circulait pour prendre la suite du Français Jean-Claude Trichet à la tête de la Banque centrale européenne, la Bild Zeitung, le tabloïd le plus lu en Allemagne, s'indignait qu'on puisse confier "l'héritage du bon et stable deutschemark à l'homme de la lire (...) cette monnaie avec plein de zéros..."

Et cinq ans plus tard, elle ne semble pas toujours pas avoir digéré qu'un banquier italien ait pu être nommé à la tête de la plus puissante des institutions européennes.

Lundi, plusieurs membres de la CSU, la version bavaroise de la CDU, le parti de la chancelière Angela Merkel, s'en sont donnés à cœur joie. "La politique de Mario Draghi a conduit la BCE à une perte massive de crédibilité", a ainsi affirmé le député bavarois, ex-ministre fédéral de l'Interieur, Hans-Peter Friedrich, ajoutant que le successeur de l'Italien devrait être "un Allemand, qui se sente tenu par la tradition de stabilité monétaire de la Bundesbank allemande". "Nous ne pouvons pas nous permettre un autre Draghi", a surenchéri son collègue Hans-Peter Uhl, qui est également le porte-parole de la CSU.

Les remontrances privées de Schäuble

La revendication de ces deux poids-lourds de la droite conservatrice bavaroise n'a pas trouvé d'écho favorable, du moins officiellement, du côté de Berlin. Une porte-parole du ministère des Finances s'est même empressé d'assurer que la "question ne se posait pas". Le mandat de Mario Draghi court jusqu'en novembre 2019. Il est donc fort prématuré de parler de sa succession.

Néanmoins, le coup de gueule des deux Hans-Peter contre Mario Draghi est loin d'être un épiphénomène. Il y a deux semaines, le très populaire ministre allemand des Finances Wolfgang Schäuble, n'a pas hésité à prendre violemment à partie le patron de la BCE: "Vous pouvez être fier: on peut attribuer 50% des résultats d'un parti qui semble nouveau et talentueux en Allemagne au contenu de cette politique (monétaire)", lui aurait-il affirmé, selon le Wall Street Journal. Schäuble faisait alors référence aux bons résultats aux élections régionales de l'AfD (Alternative für Deutschland), un mouvement populiste et eurosceptique.

Cette sortie n'avait vraisemblablement pas vocation à être rendue publique et, depuis, Wolfgang Schäuble a calmé le jeu, allant jusqu'à affirmer que Mario Draghi était "un ami". De son côté, le ministre de l'Economie, le social-démocrate Sigmar Gabriel est, en partie, venu à la rescousse du président de la BCE, rappelant que, "depuis le début de la crise dans la zone euro", elle était "la seule à réagir pour la croissance et les emplois". Mais cet hommage a immédiatement été assorti d'un double constat en forme de recommandation: "Imprimer de la monnaie n’est pas une politique économique durable" et "la BCE arrive au bout de ses possibilités". Une façon de soutenir Draghi tout en l'invitant à ne pas pousser le bouchon plus loin.

Les retraités floués

Qu'elles soient officielles ou non, ces critiques virulentes reflètent bel et bien l'opinion d'une partie croissante des Allemands contre la politique monétaire ultra-accommodante de la BCE. Et, les élus conservateurs cherchent donc à rassurer leurs électeurs, certainement pas insensible aux discours de l'AfD. "Ce parti a clairement fait de la politique de taux extrêmement bas de la BCE lun de ses axes de campagnes. Ces taux bas sont effectivement problématiques pour les épargnants, notamment pour les retraités qui peuvent se sentir floués dans la mesure où le niveau des taux du marché a un impact direct sur le montant de leur retraite par capitalisation", explique Louis Harreau, économiste spécialiste de la BCE au Crédit Agricole-CIB.

"Pour les épargnants allemands, les taux bas, voire négatifs, sont une très mauvaise nouvelle puisque, pour maintenir leur niveau de revenu futur, ils se voient contraints de réduire leurs dépenses aujourd'hui" confirme Johannes Gareis, économiste de Natixis à Francfort. L'inquiétude d'une partie de l'opinion publique allemande n'est pas infondée. "Il est vrai que la politique monétaire de la BCE entraîne une redistribution de richesse au détriment des épargnants", juge Louis Harreau, ajoutant toutefois que ce n'est pas pour cela que Draghi doit revenir en arrière.

De plus, "Les contribuables et les épargnants craignent aussi d'être mis à contribution parce que les pays en difficulté ne font pas leurs devoirs" fait valoir Johannes Gareis. Or, ajoute-il, "la BCE doit avoir conscience que tant qu'elle maintiendra cette politique ultra-accommodante elle ne donne aucune incitation aux États pour passer des réformes".

Le départ d'Asmussen

Mais le problème dépasse les décisions prises par Draghi et ses équipes. "Au-delà des épargnants allemands, il faut rappeler que l'Allemagne a une culture économique bien plus conservatrice que dans les autres pays. Presque tous les membres allemands du conseil des gouverneurs de la BCE se sont toujours opposés aux mesures extrêmes de la banque centrale, que ce soit Jürgen Stark, Axel Weber, ou aujourd'hui Sabine Lautenschläger et Jens Weidmann ".

À une exception près: Jörg Asmussen. Jusqu'en décembre 2013 cet économiste social-démocrate réputé brillant a été l'un des fidèles lieutenants de Mario Draghi au sein du directoire de la banque centrale. Avant de rejoindre le gouvernement allemand, assurant "vouloir passer plus de temps avec sa famille", restée à Berlin.

"On a tendance à oublier à quel point Jörg Asmussen a été précieux à la BCE. Il faisait réellement le lien entre les décisions de la banque centrale et le gouvernement allemand. Il expliquait alors pourquoi les décisions de la BCE étaient saines notamment parce que lui-même y adhérait. Aujourd'hui, ce lien avec le gouvernement allemand a été rompu, ce qui ne rend pas les choses plus faciles pour la BCE en Allemagne", explique Louis Harreau.

"S'il devait y avoir un président allemand de la BCE ce serait formidable que ce soit Jörg Asmussen", ajoute-t-il. Ce qui n'est pas gagné. "Ce que les conservateurs veulent c'est un président de la BCE qui soit un 'faucon', peu importe qu'il soit allemand, français ou espagnol", estime Johannes Gareis.

Bundesbank vs BCE

Dans le jargon de la politique monétaire, où l'on utilise pas mal de noms d'oiseaux, un "faucon" est un banquier central qui se focalise avant tout sur la maîtrise de l'inflation tandis qu'"une colombe" attache énormément d'importance à la croissance et l'emploi quitte à lâcher du lest sur l'inflation.En raison, notamment, du traumatisme de l'hyperinflation durant la République de Weimar, dans les années 20, le peuple allemand penche donc bien plus du côté du "faucon" que de la "colombe".

La Bundesbank elle-même a été créée avec cette philosophie. Et les Allemands sont très attachés à cette institution qu'ils surnomment "la Buba". "Elle a vraiment une voix importante dans l'opinion publique", confirme Johannes Gareis.

"La BCE a clairement été créée sur la base de la Bundesbank. Elle respecte toujours son modèle, mais il y a une différence d'appréciation entre les deux institutions sur le risque de déflation. La Banque centrale allemande s'accommode d'une inflation entre 0 et 2%, ce qui n'est pas le cas de la BCE", ajoute l'économiste.

Tout cela explique pourquoi Jens Weidmann, le très carré président de la "Buba", entre souvent en conflit avec Mario Draghi. Ces divergences de vue n'ont toutefois pas empêché l'Allemand de voler au secours de l'Italien, en pestant contre Wolfgang Schäuble et en rappelant que la BCE doit être indépendante, au risque de voir sa crédibilité minée. L'indépendance est, en effet, une autre loi d'airain sur laquelle la Bundesbank a été bâtie. Comme quoi il y a des lignes rouges à ne pas franchir dans les deux cas...