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Allemagne: ce miracle économique qui rend Merkel indéboulonnable

Angela Merkel est perçue comme un gage de stabilité par les Allemands

Angela Merkel est perçue comme un gage de stabilité par les Allemands - Armin Weigel - AFP

Depuis qu'Angela Merkel en est la chancelière, l'Allemagne a vu son économie résister à la crise puis prospérer à tel point que son taux de chômage est au plus bas. Un succès dont les électeurs font crédit à la chancelière. Et qui explique, en partie, pourquoi elle a remporté les élections ce dimanche.

La longévité d'Angela Merkel a de quoi impressionner bon nombre de chefs d'États ou de gouvernement. Depuis son accession au pouvoir, en 2005, la première chancelière de l'histoire de l'Allemagne a déjà côtoyé, dans les grands sommets internationaux, quatre Présidents français et autant de Premiers ministres britanniques. La liste des chefs d'États et de gouvernement ayant quitté leurs fonctions avant elle va s'allonger. Car Angela Merkel se succède à elle-même.

Les premières estimations donnent le CDU-CSU 32,5% à 33,5% des voix. Les sociaux-démocrates sont deuxièmes avec 20 à 21 %, devant la droite dure AfD (13-13,5%) et la gauche radicale Die Linke (9%). Les autres formations à entrer au Bundestag sont les Libéraux du FDP et les Verts, selon les estimations basées sur des sondages réalisées à la sortie des bureaux de vote par ARD et ZDF.

Celle que les Allemands surnomment Mutti ("maman") alors qu'elle n'a pas d'enfant, va égaler alors le record d'Helmut Kohl, resté 16 ans aux commandes de l'Allemagne. Et évidemment la bonne tenue de l'économie allemande n'est pas étrangère aux succès électoraux d'Angela Merkel.

Un important rebond économique

Après avoir été touchée de plein fouet par la crise, l'Allemagne a su rebondir. Il faut en effet se souvenir que le PIB de la première puissance économique d'Europe avait plongé de plus de 5% en 2009. Mais dès l'année suivante, la locomotive de l'UE repart de plus belle, avec une croissance de 4,1% en 2010 et de 3,6% en 2011. Et, depuis, elle continue à progresser à un rythme enviable (1,9% l'an dernier).

"L'Allemagne a retrouvé sa tendance de croissance d'avant la crise, elle est le seul pays développé à l'avoir fait. Tous les autres ont, eux, connu une rupture", souligne Philippe Waechter, directeur des études économiques chez Natixis AM.

En fait notre voisin a eu la chance d'être bien armé pour profiter de la demande des pays émergents, qui a explosé après 2010. "Il faut savoir que l'Allemagne a un secteur manufacturier qui pèse pour 20% de sa valeur ajoutée nationale, soit deux fois plus que la France. Son économie était très bien orientée sur des produits très demandés, comme les machines-outils et l'automobile, au moment où la Chine s'équipait et investissait. L'émergence de la Chine a ainsi fait la différence", explique Laurence Nayman économiste au CEPII et spécialiste de l'Allemagne.

Chômage partiel

Dans le même temps, l'Allemagne a, sur le chômage, traversé presque sans encombre la crise. Alors qu'il a littéralement explosé dans la zone euro, il a, outre-Rhin, poursuivi une baisse amorcée dès le milieu des années 2000. Au point d'atteindre aujourd'hui moins de 4%, selon Eurostat. "Même les économistes d'outre-Rhin parlent de miracle allemand", affirmait sur ce point à BFMBusiness.com Philippe Askenazy en décembre dernier.

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Source: Banque mondiale

Les réformes Hartz sur l'assurance-chômage, parfois accusée d'avoir créé de la précarité, ont évidemment joué un rôle. Une note du Trésor français le soulignait d'ailleurs en 2013. Mais ce même document ajoutait que la résistance de l'emploi allemand à la crise n'était dû qu'en partie à ces réformes. L'explication était davantage liée au fait que les entreprises ont préféré avoir recours au chômage partiel plutôt que de licencier.

"Durant la phase de récession, le chômage partiel a été très largement financé par l'État allemand. Il faut bien voir que sur la période 2009-2010, le pays développé qui dépense le plus c'est l'Allemagne, dans le but de financer ce chômage partiel. Du coup, il n'y a pas eu de hausse du chômage, la consommation n'a pas été heurtée et lorsque l'impulsion chinoise est venue tout le monde se retrouve au boulot", complète Philippe Waechter.

Sérieux budgétaire

"L'État allemand a été plutôt stratège et a bien joué le coup. Après cette impulsion il a pu réduire les dépenses et tout s'est bien passé", poursuit-il. L'Allemagne a en effet petit à petit réduit son déficit public pour le transformer en surplus budgétaire. Au point d'enregistrer l'an passé son plus fort excédent depuis la réunification, avec 24 milliards d'euros. Ce qui marque les esprits d'un peuple qui aime la discipline budgétaire. "Une majorité d'Allemands sont pour une gestion budgétaire saine", explique le Docteur Henrik Uterwedde, membre de l'institut Franco-Allemand de Ludwigsbourg et co-auteur de "France-Allemagne: Culture monétaire et budgétaire – Vers une gouvernance européenne?" (éditions CIRAC).

Les performances économiques de son pays ont mis Angela Merkel en position de force au niveau européen, notamment pour imposer une politique ferme, que ce soit dans la gestion du dossier grec ou pour demander aux autres pays de tenir leurs déficits. "Il est vrai que cette politique assez dure a été plébiscité par les Allemands", confirme Henrik Uterwedde.

Laurence Nayman juge d'ailleurs qu'Angela Merkel a su imposer ses vues au sein de l'Union européenne: "Typiquement la règle d'or budgétaire européenne (qui limite à 0,5% le déficit structurel d'un pays, et a été votée par la France fin 2012, NDLR) est une politique impulsée par elle". Car autrement "elle n'a pas tant agi que cela sur le plan économique intérieur", poursuit-elle.

"Un havre de stabilité économique et politique"

Si le rôle exact d'Angela Merkel dans le succès économique allemand peut prêter à débat, l'électorat, lui, assimile l'image de la chancelière à la reprise.

"Cela a été mis à son crédit dès le début. Le SPD a eu du mal à assumer l'héritage des réformes Hartz. Elle a pu en profiter, même si elle a toujours bien souligné le rôle de Gerhard Schröder (son prédécesseur, NDLR) avec ces réformes. L'électeur allemand a l'impression de vivre dans un havre de stabilité économique et politique. Et Angela Merkel incarne cette stabilité", décrypte Henrik Uterwedde.

Même constat pour l'ensemble des mesures sociales prises depuis 2014: salaire minimum, âge de la retraite repoussé pour tenir compte des carrières longues et des femmes ayant eu des enfants… Elles ont eu beau provenir du SPD, alliée de la CDU de Merkel dans la grande coalition, c'est la chancelière qui en a récolté les fruits. "Dans une grande coalition, c'est toujours le grand partenaire qui est bénéficiaire et le petit partenaire qui est perdant", analyse Henrik Uterwedde.

Des défis

"Le bilan est bon", résume le chercheur. "Mais derrière cette photographie réjouissante, il y a des nuages à l'horizon avec un certain nombre de défis", poursuit-il.

Notamment sur le plan social. "Même si tout n'est pas aussi catastrophique qu'on le dit, tout le monde ne profite pas autant de cette embellie économique, il y a des inégalités, de la précarité et un pourcentage de personnes proches du niveau auquel on est considéré comme pauvre plus élevé qu'en France", affirme Henri Uterwedde. Le taux de risque de pauvreté (la part des personnes ayant un revenu inférieur à 60% du revenu médian d'un pays) est en effet de 16,7% en Allemagne, contre 13,6% en France, selon les dernières données disponibles. En revanche les inégalités restent, outre-Rhin, moins fortes qu'en France, si l'on s'en réfère à l'indice de Gini mesuré par l'OCDE (0.297 pour la France en 2015, 0.289 pour l'Allemagne).

Ce n'est toutefois pas le seul défi qui attend Angela Merkel: le vieillissement démographique (et donc les difficultés à financer la protection sociale) en est un autre. "Notre économie a un risque de pénurie de main d'œuvre", constate Henrik Uterwedde. D'où l'autre défi: l'intégration des réfugiés, véritable aubaine pour une Allemagne vieillissante.

Par ailleurs, "il y a également des problèmes avec les infrastructures publiques. Le manque d'investissement public se voit dans les transports, chemins de fer, voiries. Il y a aussi un énorme rattrapage à effectuer dans les écoles et les crèches ou encore dans les télécommunications", poursuit le docteur Uterwedde.

Autant de chantiers qui attendent donc la future chancelière. Avec néanmoins un atout: les marges de manœuvre budgétaires pour s'y atteler n'ont jamais été aussi importantes.